IDENTIFIEZ-VOUS :oublié ?

  
 

AGENDA
TOUS LES ARTICLESIMPRIMER      Partager      J'AIME  (159 personnes aiment cet article)
Publié le 07/01/2011.

Interview de Louiza Bentoumi, étudiante française à Pekin.
Louiza Bentoumi, élève au Conservatoire (promo 2011) a passé une année à l’Académie nationale d’opéra traditionnel chinois de Pékin.
Réagir à cet article

Dans le cadre d’un partenariat avec le CNSAD, Louiza Bentoumi, élève au Conservatoire (promo 2011) a passé une année à l’Académie nationale d’opéra traditionnel chinois de Pékin.
Sa deuxième année de conservatoire sera validée à Pékin. Louiza est la première étudiante française à bénéficier de ce programme.

« C’est l’année la plus extraordinaire de ma vie ! »

Depuis 2008, les Rencontres du théâtre français de Pékin sont l’occasion, chaque printemps, de découvrir des spectacles donnés par des artistes français et chinois. Organisées par le Qujiang Performing Arts, le Beijing Theater Association, le Nine Theater de Pékin et la compagnie Ning Chun, les Rencontres sont soutenues par l’Alliance française de Pékin, le Festival Croisements, le Centre culturel français de Pékin et le Hebei Opera group of Beijing.
En 2009, une délégation d’étudiants et de professeurs du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris (CNSAD) avait participé à ces Rencontres. Ce fut l’occasion de signer une convention de partenariat entre le CNSAD et l’Académie nationale d’opéra traditionnel chinois de Pékin. Une étudiante du conservatoire français a alors décidé de venir passer sa deuxième année de formation en Chine pour découvrir l’art de l’opéra traditionnel de Pékin (lire ci-contre).
En mai 2010, lors de la troisième édition des Rencontres du théâtre français, une table-ronde organisée par la metteur en scène Ning Chunyan, intitulée « Aux croisements du théâtre sino-français », a permis à des professionnels du théâtre français et chinois de se retrouver, en particulier Daniel Mesguich, directeur du CNSAD, et WangShaojun, directeur adjoint du département du jeu d’acteur à l’Académie nationale d’opéra traditionnel chinois de Pékin(lire pages suivantes).
L’Académie nationale d’opéra traditionnel chinois de Pékin, qui accueille Louiza pendant un an, est prestigieuse. Elle recrute sur concours des étudiants de toute la Chine pour des formations professionnelles niveau licence, master et doctorat, dans toutes les disciplines de théâtre traditionnel chinois.
Louiza, vingt-cinq ans, est la seule Française parmi les cinq étudiants étrangers et les deux mille étudiants chinois. La salle de cours où elle nous entraîne ressemble à une salle de danse : un tapis au sol, des barres et un mur sur toute la longueur, recouvert de miroirs.
Cours d’interprétation d’extraits du répertoire. Louiza a choisi de travailler la fameuse « danse des sabres » tirée de l’opéra Adieu ma concubine. Cette danse est singulière : c’est celle d’une Qingyi. Comme dernière preuve de son amour envers l’empereur, qui sent qu’il va perdre la guerre,la favorite lui fait comprendre qu’il faut relativiser : il est somme toute plutôt naturel de perdre lorsque l’on mène une guerre, cela n’a rien d’extraordinaire. Elle dit : « défaite ou victoire, la roue tourne en un souffle ». La concubine pense qu’elle est une charge pour l’empereur. Pour lui éviter cela, elle danse pour lui avant de se sacrifier par amour. « Ce type de personnages, les Qingyi, peut se comparer aux tragédiennes du théâtre occidental. Cette chorégraphie pourrait accompagner une tirade de Bérénice », explique Louiza.
Chaque geste est codifié,chaque figure chorégraphiée
Le cours reprend. Louiza travaille la chorégraphie. Le jeu, comme en Occident, est une préoccupation constante. Chaque geste est codifié, chaque figure est chorégraphiée, les yeux doivent suivre les mouvements du corps, le tout avec une extrême grâce pour que l’ensemble paraisse naturel.
La professeur de Louiza s’appelle Huang Xin Yang. Cette jeune étudiante de vingt ans est en troisième année de licence. Elle a commencé sa formation d’opéra à l’âge de huit ans, à Shenyang, loin de ses parents restés dans leur ville natale du Liaoning. A dix ans, elle a réussi le concours pour entrer dans la prestigieuse école d’opéra de Pékin à Tianjin, où elle a commencé une formation approfondie pour devenir une Qingyi. A dix-sept ans, elle a été admise à l’Académie nationale d’opéra chinois à Pékin. Cette année, elle a été sélectionnée par l’académie pour participer à une tournée en Allemagne. Ce sera son premier voyage à l’étranger.

Pendant trois heures, Louiza répète la chorégraphie, sous le regard attentif et exigeant de son professeur. Patiemment, celle-ci corrige les positions, l’enchaînement des mouvements, en restant attentive à la forme globale. L’interprétation des sentiments qu’éprouve la concubine doit s’exprimer par les gestes. « Louiza, comment ton bras peut-il descendre aussi vite, puisqu’elle est tellement triste ? » Parfois, Xin Yang reprend à la voix la partie instrumentale qui accompagne cette danse, pour donner des repères musicaux à l’étudiante française.
Fin du cours. Louiza est épuisée, mais heureuse de, petit à petit, pouvoir interpréter cette danse des sabres.
R.B.

Pourquoi avez-vous choisi de vous initier à l’opéra traditionnel chinois ?
Louiza Bentoumi : L’année dernière,j’ai eu la chance de venir une semaine en Chine, lors des Rencontres du théâtre français, avec le directeur du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, Daniel Mesguich. C’était la première fois que je venais en Chine.J’ai passé une journée à l’Académie nationale d’opéra chinois, et j’ai été bouleversée. Dans l’avion du retour, je me suis dit que ce serait tout simplement fou et merveilleux de venir passer une année à Pékin dans cette école de théâtre.
Mon projet est le suivant : travailler mon corps pour lui apprendre à s’exprimer et être capable d’exprimer une intention théâtrale uniquement par les gestes et les mouvements. Je n’ai pas de formation de danseuse, et je me sentais un peu prisonnière de mon propre corps.

Comment s’organise votre cursus ?
L’opéra de Pékin est un art très exigeant. Le cursus s’organise autour de cours d’acrobatie (jibengong wugong), de cours de combat et d’arts martiaux (bazi), de cours de jumu (extraits du répertoire), de cours de shenduan (chorégraphie d’ensemble) et de cours de chant. Le cours de jumu reprend tous les éléments des autres cours :on y construit une forme globale extraite du répertoire, à partir de toutes ces techniques. Nos professeurs nous encouragent à maîtriser parfaitement trois mouvements plutôt que d’en apprendre beaucoup.Au début, en cours d’acrobatie et en cours de combat, je n’arrivais à rien. Petit à petit, à force de travail quotidien, mon corps est devenu plus souple, et j’ai développé une forme physique que je n’avais pas auparavant.

Que vous apporte cette année ?
Je suis en train de vivre l’année la plus extraordinaire de ma vie, je ne me suis jamais aussi bien sentie dans mon corps. La vie ici a un autre goût, j’ai l’impression d’avoir changé humainement.
Je suis émue par la générosité des gens que je rencontre. J’ai été malade cet hiver et tous les jours, devant ma porte, des étudiants chinois m’apportaient des bols de soupe chaude.
Bien sûr, la concurrence entre les élèves chinois est très violente, mais mon statut d’étrangère m’a épargnée. A chaque fois que je cherche à comprendre comment faire un maquillage, réviser, mieux cerner un sujet, je pose la question à mes amis chinois, et dans la demijournée, j’ai un texto de quelqu’un prêt à m’aider...
Le théâtre auquel j’aspire est un théâtre collectif, empli d’humanité.J’ai trouvé cela ici.

Est-ce que quelque chose vous manque ?
J’ai l’impression que je joue rarement,tant je suis encore empêtrée dans la technique et la recherche du mouvement ou de la note juste. Le véritable enjeu est d’interpréter, de laisser s’exprimer mes émotions à l’intérieur d’une forme aussi stricte. Trouver sa propre justesse à l’intérieur du cadre.
Le texte me manque. De temps en temps, je déclame des alexandrins en esquissant quelques mouvements. Mes amis chinois me regardent et m’écoutent, interloqués que je puisse improviser des mouvements sur un texte.
J’écris beaucoup, surtout des histoires de solitude. Cette expérience en Chine me met en résonance avec moi-même. Privée de textes, travaillant le corps, et apprenant le chinois, je peux dire que c’est la première fois que je réussis à me lancer dans un travail d’écriture.

PROPOS RECUEILLIS PAR RACHEL BLESSIG, RESPONSABLE ADMINISTRATIVE DU RÉSEAU CHINE



© Rue du Conservatoire, 2 bis rue du conservatoire, 75009 ParisNous écrireMentions légales

conception : Emmanuel de Sabletdesign : Vattiksréalisation : ReMember Systemphoto du théâtre : Max Armengaud