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Publié le 19/06/2012.


Jacques TÉPHANY
CONNAISSEZ-VOUS JEAN VILAR ? Malgré leur proximité avec le théâtre, nombre d’acteurs en herbe, ou même confirmés, ignorent tout de Jean Vilar. On célèbre cette année le centenaire de sa naissance...
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CONNAISSEZ-VOUS JEAN VILAR ?

par Jacques Téphany



Malgré leur proximité avec le théâtre, nombre d’acteurs en herbe, ou même confirmés, ignorent tout de Jean Vilar. On célèbre cette année le centenaire de sa naissance : les esprits malins peuvent s’amuser de cette manie française de la commémoration, et Vilar le premier s’en serait moqué. Il n’empêche qu’elle permet d’utiles reconsidérations du passé pour une collectivité nationale à la mémoire fragile. D’autant plus fragile que les comédiens - là réside la noblesse de leur discipline - disparaissent avec leur public : que reste-t-il de Sarah Bernhardt, de Louis Jouvet, de Jean-Louis Barrault ? Des photos jaunies qui ne passionnent que les amateurs d’un théâtre révolu, qu’il soit d’art ou de consommation.

Certains pourtant, sont plus que le théâtre. Si l’on a pu, si l’on peut rencontrer de vifs bonheurs de théâtre avec Planchon, Strehler, Chéreau, Brook, Stein, Ostermeïer ou Dodine - entre tant d’autres -, aucun n’est parvenu à proposer un théâtre confondu avec le cœur de la cité, un spectacle qui élève les moments épars de plaisir au rang de communauté permanente de pensée. Ariane Mnouchkine est sans doute celle qui s’approche le plus de ce but d’un public en phase avec une troupe, éclairé par un même « soleil ». Mais seul Jean Vilar est parvenu à être plus que le théâtre.

Rien ne prédisposait le petit Sétois fils de modestes commerçants au théâtre et moins encore à la gloire – qu’il obtiendra mais qui lui restera étrangère. Rompant vers sa vingtième année avec sa petite vie dans une petite ville, il « monte » à Paris et découvre par hasard son destin en assistant à une répétition de Richard III par Charles Dullin au Théâtre de l’Atelier. Pendant les années d’extrême misère qu’il traverse ensuite - en gros du Front Populaire de 1936 à ses premières tournées avec une compagnie itinérante, La Roulotte, en 1941 -, il observe le fonctionnement du théâtre de son époque. Tout en les critiquant, il respecte l’exigence désintéressée du Cartel (Pitoëff, Jouvet, Baty, Dullin) qui tente de rendre au théâtre sa noblesse perdue. Pourquoi perdue ? Parce qu’il ne réunit plus qu’une élite parisienne et bourgeoise, parce qu’il n’existe plus dans aucune collectivité ouvrière, estudiantine ou familiale, encore moins dans les provinces françaises qui reçoivent les tournées ringardes d’une Comédie-Française poussiéreuse. Parce que nul ne cherche à éduquer le goût, le discernement du public. Parce que le théâtre est devenue la « chose » de la bourgeoisie qui en a dépossédé les classes laborieuses.

Vilar est d’abord écrivain : il ne cesse de prendre des notes, d’accumuler des observations, des critiques, et il se forge ainsi, pendant une très dure traversée du désert, une conduite pour l’avenir faite de principes qu’il ne trahira jamais – et dont on trouve la trace dans son ouvrage De la tradition théâtrale [1], recueil de réflexions essentiel pour tout étudiant en expression théâtrale. Et c’est un homme prêt, strict et décidé qui met sa pensée en acte avec Strindberg (La Danse de mort), Elliot (Meurtre dans la cathédrale) et la révèle au public des années 40. Repéré par le cinéma (essentiellement Les Portes de la nuit de Carné et Prévert), c’est à Avignon, sur l’initiative de René Char, qu’il peut vraiment commencer à expérimenter ses hypothèses. Car ce n’est pas une représentation d’un spectacle en tournée qu’il propose, pour agrémenter une exceptionnelle exposition d’art contemporain dans le palais des papes, mais trois créations nouvelles dans trois lieux différents, la cour d’honneur, le verger d’Urbain V, le théâtre municipal. Dès sa première année, le festival d’Avignon, qui n’est encore qu’une Semaine d’art, propose ainsi une ville en théâtre. Visionnaire, Vilar construit son public car son œuvre, son art, ce n’est pas seulement bien jouer la comédie, bien mettre en scène, bien connaître les exigences de son métier - de toutes les disciplines, technique, administration, jeu -, c’est peut-être d’abord concerner un public. Et pour cela, le réunir loin des enceintes épuisées du théâtre parisien. Donc le plein air. Donc la Provence. Le repos actif, le travail en vacances. Des spectacles du plus haut niveau, ensuite discutés passionnément avec leurs artisans vedettes ou inconnus. Des tarifs accessibles. Des frais de séjour réduits (camping, établissements scolaires, habitants…) Une organisation impeccable qui permet au spectateur de se sentir respecté, servi. Une révolution vilarienne s’est mise en mouvement en ces années 1947-1951. Si éloquente que Jean Vilar est bientôt rejoint par un acteur mondialement connu mais qui se sent incomplet, inachevé : Gérard Philipe. Imagine-t-on aujourd’hui une icône cinématographique suspendre plusieurs mois pas an sa carrière lucrative au profit d’un théâtre au service des classes laborieuses ? Gérard Philipe avait besoin de cela plus que de tout autre vanité, et il demande à Vilar de le piloter. De le piloter plus que dans le théâtre, dans sa vie même. Et c’est Le Prince de Hombourg, Lorenzaccio (pour la première fois interprété par un homme), Le Cid… Dans Mère Courage (première mise en scène de Brecht en France), Philipe joue le rôle d’Eilif, un des fils de Courage, à Suresnes lors de week-ends artistiques destinés au public éloigné de Paris…

On n’a ici qu’un regret : d’être contraint à la trop brève évocation d’une carrière complexe, à la fois artistique et civique, d’une véritable aventure qui a transformé la vie de ceux qui eurent la chance de la partager, de Philippe Noiret à Jeanne Moreau, de Georges Wilson à Philippe Avron… En 1951, Vilar est nommé à la tête d’un théâtre oublié depuis les années 30, le Théâtre National Populaire à qui il va rendre noblesse et fierté. Car les 400 à 500 000 spectateurs qu’il finira par réunir chaque année à Chaillot, à Avignon, en tournées à l’étranger, avaient la fierté d’appartenir à cette assemblée qui se respectait elle-même, qui était là pour être heureuse ensemble et attentive aux poètes comme aux interprètes. Vilar était devenu un explicateur du monde, sans didactisme, sans dogmatisme, seulement avec une passion pour l’Autre sans qui l’artiste n’est rien.

Grand patron, chef d’orchestre exceptionnel, Vilar eut toujours le souci de transmettre, s’attachant moins au pouvoir qu’à cette autorité dont nous éclairent les hommes honnêtes. Il prouva son désintéressement par l’abandon qu’il fit de ses pouvoirs, précisément, au profit d’une réflexion dont Avignon était – est toujours – le centre de gravité. Cette année encore, les directeurs actuels, leurs invités (et les années prochaines quoi qu’il arrive) seront contraints d’affirmer leurs positions face au public dont Vilar fut comme l’inventeur. De dire en quoi ils le servent et le respectent. Non pas comment ils se servent de lui… Car Vilar nous a montré, à nous tous qui prétendons agir et vivre en théâtre, le chemin de la responsabilité publique. Loin des vanités personnelles, des rivalités de clan, des hypothèses d’école, de la mauvaise gloire. Cet enseignement ne devrait-il pas être donné dans les écoles théâtrales du XXIe siècle ?

L’exemple venant de haut, qui ne sent aujourd’hui l’appétit d’un retour aux exigences d’un service public animé par de « grands commis d’État », à l’image de Jeanne Laurent, cet autre chef d’orchestre qui sut, en ces années fondatrices, appeler des artistes responsables pour servir à la construction de la décentralisation ? Le nouveau Gouvernement qui sera définitivement installé au moment où paraîtront ces lignes devra mettre en œuvre, comme en tant d’autres domaines, un chantier moral avant toute satisfaction corporatiste. Reconstruire une utopie n’est tout de même pas hors de portée ! Vilar fut plus que pauvre, misérable. Comme le pays détruit auquel il appartenait, il eut des rêves de grandeur qu’il réalisa parce qu’il avait le sens de la grandeur. Aujourd’hui, notre société plus que riche, obèse, pense la misère et nous inculque la résignation devant les oukases de la réalité. En resterons-nous là ?

Qu’il nous soit permis de poser cette question à Rue du Conservatoire, espace de débat qui doit son existence même - sans le savoir ? - à l’étincelle que Vilar fit jaillir d’Avignon en 1947.


Jacques Téphany dirige, à Avignon, la Maison Jean Vilar qui présentera, à partir du 2 juillet, une exposition : Le Monde de Jean Vilar. Une pièce inconnue de Vilar, que vient de publier Rodolphe Fouano à L’avant-scène théâtre (n°1323-1324, mai 2012), Dans le plus beau pays du monde, sera mise en espace par Jacques Lassalle et la Comédie-Française (10 et 11 juillet). Tous les jours à 15h, Jacques Téphany fera une lecture commentée d’une correspondance de Vilar à son épouse, Andrée, Vilar ou la ligne droite : trente ans d’une confidence essentielle pour comprendre l’homme Vilar à travers sa passion civique et artistique (éditée dans les n° 112 et 113 des Cahiers Jean Vilar, 7, 50 € franco de port sur simple appel téléphonique à la Maison Jean Vilar, 04 90 86 59 64). Denis Podalydès en donnera à son tour lecture le 31 octobre à Chaillot au cours d’une soirée exceptionnelle d’hommage à Jean Vilar. 
www.maisonjeanvilar.org et Facebook

[1] L’Arche, 1955, rééd. 1999.

Réactions
  1. 23/10/2012 - Merci pour cette "carte blanche" que je lis seulement. Parmi tout ce qui a pu être écrit sur Jean Vilar, cet hommage m'a touchée particulièrement
    Laurence Mercier (promo 1956)    lui écrire

  2. 02/07/2012 -  
    Merci à toi, Jacques, pour cette très belle carte .
    Comment ne pas être d'accord avec tout ce que tu écris ?!
    Après avoir travaillé pendant 10 ans avec Barrault, je vois bien aujourd'hui que peu de jeunes le connaissent.
    Comment lutter contre l'oubli ? En continuant d'informer et de faire connaitre ces hommes merveilleux qui sont notre fierté.
    La vraie mort c'est l'oubli, dit-on, alors ne les laissons pas mourir deux fois.
    J'ai eu la chance de jouer à Avigon en 1969 et de rencontrer Jean Vilar à cette occasion. Cette rencontre reste une des plus importantes de ma vie et m'aide à continuer à espérer en ce métier et aux raisons profondes qui m'ont poussée à le faire. Ces deux guides ne me quittent pas.
    Continuons le combat !!
    Je t'embrasse.
    Catherine Eckerlé (promo 1974)
       lui écrire

  3. 20/06/2012 - Merci à l'ami Jacques de ce beau texte.
    Jean-Luc Paliès (promo 1979)    lui écrire

  4. 19/06/2012 - J'avais fait une interview de Jean Vilar en 1968 qui avait été publiée dans France Nouvelle. Cassandre l'avait publiée à nouveau pour le numéro spécial des 40 ans de 1968. Je n'ai pas réussi à l'envoyer car je ne suis pas un as en internet. Amitiés à Jacques Téphany. 
    Édith Rappoport 
       lui écrire

  5. 19/06/2102 - Bonjour. Je suis très attentif à l'article écrit sur Jean Vilar.Touché par tout ce qui ce dit, je reste très sensible à l'ensemble de tout ce qui est décrit dans l'article,autour de J.Vilar du TNP, et du "phénomène " d'Avignon. Je dirige depuis neuf ans un festival dans le sud de la France (Collioure 66), et les conditions dans lesquelles nous travaillons nous font souvent penser à J.Vilar.Nous jouons en extèrieur (enceinte du chateau royal), nous maintenons un prix très abordable (de 8 à 10 euros) gràce aussi au soutien du conseil général, de la mairie de Collioure, et du conseil régional, et nous essayons de présenter des spectacles de qualité malgré de modestes subventions.Sans travailler dans l'extrème pauvreté, nos moyens sont très relatifs, en contrepartie du travail demandé.Non seulement les décors et les costumes sont réalisés sur place, mais nous réutilisons souvent les mème éléments que nous transformons d'une année sur l'autre. Paradoxalement à nos moyens nos exigences artistiques sont ambitieuses, et demandent un temps de travail important, ce qui nous fait connaitre les bonheurs et les affres de l'artisanat aussi bien au sens propre qu'au sens noble.
    La mise en place technique et artistique des spectacles de l'été demande un travail à l'année, et les répétitions commencent à Paris dès le mois de janvier. Bien qu'étant presque tous parisiens, je tiens à ce que le sens de résidence soit respecté, et non pas galvaudé comme il l'est trop souvent.
    A savoir, une vraie résidence de trois semaines dans le décor et sur place, résidence pendant laquelle nous vivons dans le village et au contact des habitants, suivi de trois cycles de représentations de trois semaines.
    Au final nos efforts sont récompensés par l'engouement du public, qui lorsque nous avons commencé était de quelques centaines de personnes et qui aujourd'hui atteint presque 3500 personnes.
    Bien sur tout reste relatif, et nous n'avons à aucun moment la prétention d'atteindre les niveaux d'excellence de Jean Vilar, néanmoins, nous prouvons à notre manière que le théatre populaire existe toujours, que de nouveaux lieux en dehors d'Avignon méritent ce "label", et que des équipes de gens "courageux" sont toujours là pour exercer l'art de la création en festival .

    Fabrice Eberhard (promo 1978)   lui écrire 
    www.festivaldecollioure.fr

par Martine LOGIER,

Responsable des cartes blanches.

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