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Publié le 01/10/2012.


MISE EN ABYME par Marie-Luce Bonfanti
Épisode 1 - Paraîtrait que cette pièce est maudite. L’homme, déjà, faisait tourner la clef dans la serrure et ouvrait la porte. Une bouffée d’odeurs désagréables leur parvint...
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MISE EN ABYME 
ou Si les miroirs s'emmêlent…  

de 
Marie-Luce Bonfanti


1.


- Paraîtrait que cette pièce est maudite.

L’homme, déjà, faisait tourner la clef dans la serrure et ouvrait la porte. Une bouffée d’odeurs désagréables leur parvint : air confiné, suintant le renfermé et la poussière surchauffée au soleil, où se mêlaient des remugles de sueur rance et de vieilles tuyauteries poreuses. Léa eut un rire bref:

- Maudite? Elle n’est pourtant pas pire que les autres.

Elle fit trois pas dans la pièce. Le lavabo fêlé, sa porcelaine entachée de calcaire, la tablette de formica blanc, grêlée de brûlures de cigarettes et surmontée de son miroir au tain douteux, la chaise de plastique poisseux et les trois cintres de teinturerie en laiton tordu, faisant office de penderie. Rien ne manquait à l’inventaire habituel, aussi peu accueillant qu’ailleurs. Le décor qui allait être le sien pour les trois prochains mois, Léa soupira. Son regard s’attarda un instant sur les conglomérats duveteux qui erraient paresseusement le long des plinthes, entraînant à leur suite quelques cheveux mêlés et un reste de coton maculé de rouge.

- Les femmes de ménage ne reprennent que lundi, s’excusa l’homme, vous êtes là une semaine avant les autres...

Zut et rezut, impossible d’installer ses affaires aujourd’hui, comme elle l’avait tout d’abord pensé, impossible même de laisser son sac fermé dans toute cette crasse. Elle allait devoir le retransporter jusqu’à l’hôtel, il pesait une tonne et elle était fatiguée.

- Je sais, je sais, répondit Léa. C’est déjà très gentil d’avoir bien voulu m’accueillir maintenant.

Elle sourit à l’homme. À tout hasard. Était-il vraiment gentil?

Une impulsion brusque la fit traverser le petit local en deux enjambées, jusqu’à la fenêtre. D’un geste large, elle ouvrit grand les deux battants. Le soleil entra à flots et les bruits de l’été. Un moment, elle resta là, suspendue, les bras en croix, aspirant goulûment et s’imbibant par tous les pores de ces vies extérieures qui s’affairaient dans l’air vibrant de lumière: bourdonnements d’abeilles, ronronnements de vélos moteurs, cris d’enfants, un klaxon, au loin un meuglement de vache auquel répond comme assourdie une cloche d’église, un grand rire de femme, une porte qui claque...

- Bon! dit Léa. Si nous allions prendre un verre? Vous m’expliquerez tout ce que je dois savoir. Et, en particulier, pourquoi cette pièce est maudite.

 

Le petit café était sur un coin, à deux rues du théâtre, et sa salle était riante, fleurie de gros bouquets, toute ensoleillée. La patronne, Laurence, ronde et rose, des fossettes plein les joues et les bras, les accueillit avec empressement, l’oeil brillant de curiosité. Quand Georges, le concierge du théâtre, présenta Léa, Laurence s’écria:

- Oh non, Georges! La pauvre dame! Pas dans la pièce maudite!  

- Si, il l'a fait, dit Léa. Je ne sais pas pourquoi il m'a donné cette foutue loge maudite. Alors que je suis la première arrivée et qu'il avait le choix entre toutes les loges vides.

- Mais..., balbutia Georges. Je vous ai donné la loge de la vedette, la plus près du plateau. Elle est un peu sale, d'accord, mais c'est tout ce qu'on peut lui reprocher. La pièce maudite, c'est celle que vous allez jouer.

-  Ah, bon, dit Léa, un peu déçue.

Donc, rien de hanté ou quoi que ce soit de ce genre. Rien de plus palpitant qu'une mauvaise réputation donnée, on ne sait pourquoi, à la pièce de théâtre qu’elle venait répéter et jouer en cette lointaine province. Une oeuvre classique, un peu austère, magnifique. Difficile à monter, certes. Mais pas au point d'en devenir maléfique.

- Parfaitement, dit Georges, “Amphitryon” d’Heinrich von Kleist...

- Ah bon! répéta Léa. Cette pièce-là!  Mais pourquoi?

Et  voilà qu'ils étaient là, tous les deux, Laurence et Georges, à lui expliquer. Entre eux, Léa  se sentait bien, enfin détendue. Elle se promit de faire de cet endroit, sitôt les répétitions commencées, son  refuge secret  -point de fuite - où elle pourrait échapper à la joviale et envahissante promiscuité de ses camarades comédiens. Elle but une gorgée de ce délicieux petit vin de pays que lui avait conseillé Laurence. Une douce quiétude l’envahissait, tandis qu’elle écoutait, presque somnolente.

- Cette pièce-là, vous ne la jouerez jamais, ce sera comme les autres fois..., disait Georges.

- Comme chaque fois, renchérissait Laurence. À croire que cette pièce-là, il y a quelque chose qui veut qu’on ne la voie jamais ici.

- Quelles autres fois? demanda Léa. Quand était-ce?

- La dernière fois, c’était il y a à peu près dix ans... Ils l’ont répétée, mais ils n’ont jamais pu la jouer.

- Oui, dit Georges, quelque chose comme neuf, dix ans d’ici. Je débutais à peine au théâtre. La Première n'a jamais eu lieu. Un sacré scandale que ça a fait. La salle pleine, des invités triés sur le volet, qu’il a fallu renvoyer chez eux. Et toutes les représentations suivantes, annulées.

-  Mais pourquoi? demanda Léa, en sirotant son vin.

- La comédienne principale n’est jamais venue jouer. On l’a attendue, mais pfuuut!, personne! Jamais venue.

- Impossible, dit Léa. Une comédienne ne renonce pas à jouer un rôle comme celui-là. Et un soir de Première, en plus... Impossible, ça n’existe pas.

- C’est ce qu’ils disaient tous. Mais on ne l’a jamais revue. À ce qu’on dit, elle se serait enfuie avec un amant, mais allez savoir!

- Impossible, répéta Léa. Aucune comédienne... Et annuler ? Pourquoi ne l’a-t-on pas remplacée?

- Le metteur en scène ne voulait pas. Il disait que sa mise en scène reposait sur cette comédienne-là, entièrement, et n’aurait plus rien voulu dire avec une autre interprète. Tout le monde a essayé de le persuader, mais rien n’y a fait. Cette histoire a coûté un paquet. Le directeur a presque dû démissionner.

- Je n’y crois pas, dit Léa. Une comédienne qui a répété pendant deux ou trois mois n’importe quel rôle, et à plus forte raison celui-là, n’a qu’une chose en tête: le jouer, envers et contre tout. En tout cas, moi, il faudrait me tuer pour que je ne joue pas Alcmène, le soir de la Première...

- Ne dites pas ça, ma pauvre dame! s’exclama Laurence, en remplissant les verres. La première fois, c’est exactement ce qui s’est passé ! Elle est morte.

Tous droits réservés © Marie-Luce Bonfanti
Réactions
  1. 19/12/2013 - Bravo ! un récit qui nous a tenu en haleine ! j'ai veillé tard pour le terminer !
    Bravo Madame, encore bravo et merci pour cette histoire !

  2. 17/2/2013... je viens de terminer la lecture du deuxième épisode de ton feuilleton, que j'ai commencé aujourd'hui! C'est "gripping", je suis immédiatement entrée dedans. Bravo.
    Mina Poe    lui écrire 
     
  3. 19/1/13 - Je suis toujours là, à suivre tes mots de mise en abyme.. je me suis même aperçue que je précédais les jours en te lisant, attrapant la veille les chapitres postés pour le lendemain. Ton livre m'anime et j'ai envie de le lire plus vite... en même temps cette forme de nous livrer tous les jours quelques morceaux de ton suspense enrichit cette saveur de deviner, d'imaginer, de désirer...
    Eve Bonneau
     
  4. 29/12/2/12 - Marie-Luce,
    Jour ! Je poursuis la lecture de Mise en Abîme. Haletant! J'adore. Je me souviens que tu adorais le suspense , que tu suivais assidûment les épisodes de Laura Palmer, entre les répliques de Tchékov. Tu sais j'ose à peine le dire, ça me fait frissonner ton truc! Je n'imaginais pas que ce serait aussi long! quel souffle tu étires dis-donc. J'adore la forme multiple. De descriptions précises comme une peinture détaillée en répliques incisives, drôles aussi, tellement!

    Marie- Laure Vrancken    lui écrire 
  5. 07/11/2012 - Magnifique! La plume de Marie-Luce est acérée, directe, imagée... Les personnages sont palpables, vite la suite!
    Fanny Legros     lui écrire
     
  6. 27/10/2012 - Merci pour ces mots qui bout à bout tissent le fil d’une histoire, lequel me tient fidèle d’un jour à l’autre. Je suis touchée de te rencontrer par ton monde littéraire.
    Eve Bonneau
  7. 16/10/2012 - Lecture des épisodes dans la nuit, au coin du feu qui crépite. J'ADORE! j'y trouve tellement de sensations de notre métier...que tout à coup je me rappelle que je l'aime ce métier, tellement! Le frisson aussi, je crois très vite aux choses, même contées racontées, histoires! En fait j'aime bien les récits de l'intérieur du métier, ces mises en abîme immanquables entre ce qu'il y a à jouer et des pans remontés du passé de notre réalité, ou ce qui nous arrive alors d'échos dans "la vraie vie". Ces mondes parallèles... Tu as écrit quoi pour le théâtre? J'attends la suite...!
    Marie- Laure Vrancken     lui écrire
     
  8. 15/10/2012 - Accro !!!
    Françoise Viallon-Murphy (promo 1981)    lui écrire
  9. 13/10/2012 - J'ai tant aimé ton manuscrit et tant attendu qu'un éditeur s'en empare !  Mais quelle bonne idée, en attendant, de nous le livrer en feuilleton, pour des sérieux apprentis du théâtre. Parceque c'est vraiment un livre sur le théâtre, de l'intérieur. Et un polar en plus ! Je m'ajourne, je relis les épisodes et attends demain pour la suite ! Bravo Marie-Luce !
    Christiane Rorato    lui écrire
  10. 7/10/2012 - Bravo pour ce feuilleton !!! C'est une idée magnifique, et chacun de nous doit s'y reconnaître je pense. C'est très sensible et j'espère une suite.....
    Je trouve aussi cette initiative tout à fait dans l'esprit de l'association et c'est très très touchant. Merci beaucoup et encore Bravo !!!
    Dimitri Rataud (promo 1997)    lui écrire
  11. 4/10/2012 - J’ai dévoré les 4 premiers épisodes, j’attends la suite avec impatience. Bravo à son auteure et félicitation au site pour la mise en ligne !
    Pierre Lorquet    lui écrire
  12. 2/10/2012 - Marie- Luce,
    Jour!
    Chouette... et d'autant plus délectant de lire tes mots que me revient en mémoire la représentation de Amphitryon que j'ai vue avec toi au National de Bruxelles. Ouh ça fait des souvenirs, je devenais jeune comédienne alors.
    Je me souviens aussi de ton excitation à suivre les épisodes d'un certain David Lynch ! entre les répétitions de Anton Tchékhov !!
    Bien à toi, à suivre (ça me fait déjà peur !!)
    Marie- Laure Vrancken    lui écrire 
  13. 1/10/2012 - Ça y est Marie-Luce, j'ai commencé la lecture du roman et je suis prise par lui. J'en profite pour t'embrasser. 
    Agnès Belkadi    lui écrire
  14. 1/10/2012 - J'adore l'idée d'attendre pour... la suite ! Merci, amie, je vais suivre cette intrigue étrange...
    Pauline Meyer (promo 1972)    lui écrire
  15. 1/10/2012 - Formidable ! Quelle belle idée et quel plaisir !
    Des baisers.
    Avec vous.
    Catherine Gandois (promo 1976)    lui écrire
  16. 1/10/2012 - Quelle bonne idée un feuilleton en ligne ! Génial !  Je lis dès que je suis allongée ... Merci Luce.
    Françoise Viallon-Murphy (promo 1981)    lui écrire

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