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Publié le 07/01/2013.


Gabriel DUFAY
ARPENTEURS DE L'INCONNU. Il est parfois mal venu, mal perçu, d’être ce que l’on appelle un artiste « protéiforme ». Et pourtant, est-il rien de plus beau, au théâtre, lieu de rencontre entre les arts, que d’aspirer à se renouveler, par les formes les plus diverses ?...
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Arpenteurs de l’inconnu

par Gabriel Dufay


"Loin d’ici, voilà mon but." Franz Kafka
– Le Départ
"Personne ne nous est autant étranger que nous-mêmes !" Emmanuel Bourdieu – L’Homme qui se hait

Il est parfois mal venu, mal perçu, d’être ce que l’on appelle un artiste « protéiforme ».

Et pourtant, est-il rien de plus beau, au théâtre, lieu de rencontre entre les arts, que d’aspirer à se renouveler, par les formes les plus diverses ? Être protéiforme, c’est-à-dire ne pas être auto-centré, mais élargir sa palette, ajouter de nouvelles cordes à son arc, faire dialoguer ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas faire ou que l’on ignorait savoir faire. Nous découvrons alors avec stupeur, avec la joie première de l’étonnement, des forces souterraines qui se mettent en mouvement en nous, nous en apprenons davantage sur nous-mêmes, nous ouvrons nos fenêtres sur l’infini possible.

Si l’on se penche au dessus du vide qui nous constitue à l’origine, on peut facilement être pris de vertige. Seulement l’acteur sait bien qu’il s’agit de prendre conscience de son néant pour faire sa mue et ainsi être comme une feuille blanche à chaque nouvelle création, prêt à devenir « tout ». Comme le disait Diderot dans son fameux Paradoxe sur le comédien, « le grand comédien est tout et n’est rien. – Et peut-être est-ce parce qu’il n’est rien qu’il est tout par excellence, sa forme particulière ne contrariant jamais les formes étrangères qu’il doit prendre. »

Outre la nécessité  économique qui peut nous amener à endosser plusieurs casquettes, je crois fermement qu’il est salutaire de se multiplier, de se prêter à plusieurs formes - tel Protée, dieu doué du pouvoir de la métamorphose -. C’est en devenant « explorateurs de l’abîme » – pour reprendre le titre d’un recueil de nouvelles de l’écrivain Enrique Vila-Matas que j’affectionne –, qu’on se découvre soi-même, au plus profond.

« Chercher ce qu’il peut y avoir loin d’ici ou au-delà de nos limites » : ainsi Vila-Matas définit-il la quête de ses mystérieux explorateurs. Tels les acteurs, terrassiers d’eux-mêmes, sondeurs de l’étrange, arpenteurs de l’inconnu. Il est nécessaire d’apprivoiser cette béance, cet inconnu qui se terre en nous. L’approcher avec calme, patience et ténacité, pour pouvoir aborder de nouveaux continents. Les avions-nous déjà parcourus en rêve, ces pays d’une « inquiétante étrangeté », ces paysages à la fois nouveaux et étrangement familiers ?

Jouer. Lire. Ecrire. Danser. Dessiner. Peindre. Sculpter. Graver. Filmer. Mettre en scène…

Autant de verbes actifs qui se complètent et qui sont pour moi étonnamment proches, complémentaires, dans ce qu’ils engagent, par leur source créatrice. Mettre son corps, sa pensée, sa parole à l’ouvrage, avec une curiosité active, motrice. Ou bien une « gourmandise culturelle » - selon le mot de Michel Bouquet -, qui n’est pas pour autant boulimie de touche-à-tout, saturation de savoir, mais soif inextinguible d’apprendre et volonté constante de ne jamais rester sur ses acquis. C’est en explorant ce que nous ne savons pas que nous allons enrichir ce que nous savons.

Je me souviens de ce conseil que Denis Podalydès m’a prodigué à mes débuts : « Ne perdez jamais votre curiosité » et qui ne m’a jamais quitté. J’en ai fait, depuis, mon viatique, mon arme secrète. Podalydès, homme de théâtre précisément protéiforme, qui sait bien que le théâtre est le terrain de l’enfance, jeu qu’il s’agit de prendre au sérieux et de nourrir en allant voir, écouter, sentir, toucher, parler, en intériorisant tout un tas d’informations qui, avec le temps, nourrissent, sculptent l’acteur, le modèlent dans le temps. Les couches de savoir, d’échos et de résonnances se superposent et forment un maelström de sensations qui à la fin contribuent, non pas à circonscrire le personnage que l’on interprète ou la pièce que l’on met en scène mais à éclairer son mystère, à donner à voir l’œuvre ou le rôle sous toutes ses facettes, dans ses contradictions et sa complexité. J’aime à voir l’homme de théâtre comme une sorte d’être cannibale, transversal, qui a su dévorer tout ce qu’il a lu, appris, observé. Ainsi va-t-il dresser des ponts entre les arts, établir des liens inattendus afin d’enrichir son travail sur une œuvre, un auteur, un personnage.

L’acteur est un être chez qui la remise en question est primordiale, et dans sa formation ou son travail sur un rôle, le dialogue avec ce qui l’entoure est constant : tout se met alors à communiquer. Souvent, je lis un texte qui me fait penser à un autre texte, je vois un spectacle qui me fait penser à un autre spectacle, j’écoute une musique, j’observe un geste qui me fait penser à un spectacle qui me fait penser à un texte et ceci à l’infini… C’est, je crois, dans ce jeu d’échos et de résonnances, par les disciplines que nous traversons, les cultures que nous découvrons, que notre identité d’acteur se constitue, et que nous acquérons notre singularité. Je n’aime rien tant que ces résonnances qui ne laissent pas de nous surprendre et nous permettent d’affermir notre art de l’interprétation. Résonnances bien lointaines parfois, et même a priori hors de propos, mais ne peut-on pas aimer la puissance de la tragédie classique et l’énergie tellurique du rap, s’intéresser à la tradition du théâtre d’hier et embrasser les écritures contemporaines, aimer passionnément le cinéma et reconnaître la force magique du théâtre, d’un plateau nu, concilier aussi des ennemis ou des contraires, Voltaire et Rousseau, Molière et Racine, Proust et Céline, Bernhard et Heidegger, Joyce et Simenon, Jekyll et Hyde et tant d’autres ?

Le comédien est fait de contradictions, il s’enrichit des correspondances entre les arts et s’en nourrit profondément dans son jeu. Le mariage des contraires est-il pour lui, non pas utile, mais essentiel.

Les générations d’acteurs se succèdent et sont parfois en désaccord, en rupture les unes avec les autres,  mais coïncident aussi et se retrouvent souvent.

Jacques Copeau, Louis Jouvet, Jean Vilar, Roger Blin, Laurent Terzieff, Patrice Chéreau, Claude Régy, Michel Bouquet et tant d’autres aujourd’hui que j’admire pour leur curiosité insatiable, leur travail infatigable… Autant d’hommes de théâtre qui comptent tous pour moi et qui ne se laissent pas épingler au mur comme des papillons morts par une seule étiquette. Autant de grands artistes aux yeux grands ouverts sur le monde, toujours dans la soif d’apprendre ce qu’ils ne connaissent pas, d’eux-mêmes et des autres et qui se sont révélés explorateurs des mystères de l’âme humaine. Jouer, mettre en scène, c’est aussi mettre son être en jeu, ce qui fait que nous sommes là, sur un plateau de théâtre, faire parler en nous nos parents, nos ancêtres, nos origines, notre source, notre inconnu. Homo alienus.

Nous ne sommes rien sans ceux qui nous tendent la main, telle est ma conviction profonde. En ce qui me concerne, je n’ai fait jusqu’ici que prendre la main des autres, auteurs, acteurs, metteurs en scène, artistes que j’estime et qui me font avancer, lentement mais sûrement, par le biais d’un passage de témoins fécond, vers le mystère de ce qui est « autre » en moi.

Qu’est-ce qu’être acteur ? Je crois que ce n’est pas seulement un métier, une fonction, mais aussi une attitude face à l’existence. Faire du théâtre, interpréter un rôle, c’est jouer à être un et plusieurs, rien et tout, et, par la puissance de la métamorphose, devenir arpenteur de l’inconnu, dépositaire de toutes les sources, influences, même contradictoires, qui nous habitent. Il est magnifique de pouvoir plonger dans une vie rêvée où les œuvres, les créateurs dialoguent entre eux et où la fiction devient un terrain, un outil, une arme enfin, pour trouver sa place dans le réel. Magnifique de se construire son panthéon personnel à partir duquel on pourra créer et faire vivre sa chimère. J’ai toujours pour ma part accordé davantage d’importance à la vie rêvée qu’à la vie réelle. Néanmoins je crois qu’aller vers ce que l’on ne connaît pas (cela peut être un auteur, une discipline, un répertoire, un mode de jeu…), risquer de partir à l’inconnu peut aussi nous permettre de conjuguer rêve et réel et ainsi d’accorder du sens à notre condition d’être de rien.

"Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !"
écrivait en son temps Baudelaire dans son poème Le Voyage.

Qui est-il, cet « Inconnu » qui se cache en chacun de nous, nous hante, nous envahit, qui parfois nous fait peur et toujours nous surprend ? En tant qu’acteur et metteur en scène, je pense qu’il est bon de se pencher sur cette étrangeté de soi à soi, ce double fantomatique tapi dans l’ombre, ce Doppelgänger peut-être mystérieusement lié à l’origine de notre désir d’être sur scène. Nous n’avons pas fini de mesurer la distance qui nous sépare de nous-mêmes et d’arpenter les espaces souterrains de l’Inconnu.

***

Gabriel DUFAY est comédien, metteur en scène et auteur.
Après des études littéraires (hypokhâgne et khâgne au Lycée Fénelon), il entre au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique en 2003. Il y met en scène Simplement compliqué de Thomas Bernhard et Le Silence / Le Mensonge de Nathalie Sarraute .
Au théâtre, il joue sous la direction de Jean-Paul Wenzel, Christophe Rauck, Wajdi Mouawad, Jean-Baptiste Sastre, Michel Didym, Denis Podalydès…
Au cinéma, Il a joué dans Vous n’avez encore rien vu, réalisé par Alain Resnais et a incarné pour la télévision Louis XVI dans Louis XVI – L’homme qui ne voulait pas être roi, réalisé par Thierry Binisti. 
En 2008, il crée la Compagnie Incandescence et met en scène Push Up de Roland Schimmelpfennig au Théâtre Vidy-Lausanne en 2009 – tournée en France en 2010- et L’amour et moi l’aurons voulu ainsi, spectacle sur Robert Desnos au Centre National du Livre et à la Halle Saint-Pierre en 2011. 
Il a dirigé les traductions de Greifswalder Strasse de Roland Schimmelpfennig et d’Ylajali de Jon Fosse (Arche Editeur,en 2012). Il a écrit la postface de La Leçon de comédie de Michel Bouquet (Klincksieck/Archimbaud) et a participé aux Cahiers de Robert Desnos avec son texte Fantômas et l’amour de l’amour dans le dernier volume Robert Desnos et des fantômes. 

Actualités récentes : Gabriel Dufay interprète le rôle titre de L’Homme qui se hait d’Emmanuel Bourdieu, mise en scène Denis Podalydès, création à la MCA (Amiens) en janvier 2013, au Théâtre de Chaillot en février 2013, puis au Théâtre VIdy-Lausanne en mars 2013. Il prépare la mise en scène d’Ylajali de Jon Fosse, création en mai 2013 à L’apostrophe, Scène Nationale de Cergy-Pontoise, puis au Théâtre des Célestins à Lyon.
Et vient de paraitre une nouvelle édition qu’il a dirigée du Paradoxe sur le comédien de Denis Diderot (Les Belles Lettres/Archimbaud, 2012), agrémentée d’un entretien inédit avec Denis Podalydès, L’acteur et le paradoxe.




 

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