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Publié le 18/11/2013.


Diogo SARDINHA
SUR LA SCÈNE DE L’ÉMANCIPATION Quand je suis arrivé à Paris [...] une image m’a séduit dès que j’ai commencé à prendre le métro : c’était le nombre de personnes, toutes catégories sociales et origines confondues, qui avaient un livre à la main et lisaient pendant leur trajet...
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SUR LA SCÈNE DE L'ÉMANCIPATION

par Diogo Sardinha

     
             Quand je suis arrivé à Paris il y a quinze ans, venant de Lisbonne pour poursuivre mes études de philosophie, une image m’a séduit dès que j’ai commencé à prendre le métro : c’était le nombre de personnes, toutes catégories sociales et origines confondues, qui avaient un livre à la main et lisaient pendant leur trajet. Cette habitude des Parisiens contrastait avec le paysage que je connaissais, et me montrait que j’allais vivre maintenant dans un monde de lecteurs qui prolongeaient sous terre un geste que j’avais coutume de pratiquer uniquement sur la terre.

En très peu d’années toutefois, peut-être les cinq dernières, ce monde a connu une révolution numérique qui nous a transformés en des êtres accrochés tout d’abord à leurs téléphones portables, puis à leurs tablettes, eux tous avec leurs écrans plus ou moins larges, plus ou moins brillants, plus ou moins tactiles, plus ou moins ludiques et toujours trop tentants pour qu’on les délaisse le temps d’un déplacement, aussi bref soit-il. Nombreux sont ceux qui écoutent de la musique pendant qu’ils bougent leurs doigts dans des mouvements frénétiques, jouant, écrivant des messages, agrandissant des images, décrochant, lorsque quelqu’un les appelle, passant eux-mêmes des appels, se plaignant de ce que la communication s’est interrompue et regardant alors d’un œil déçu le petit appareil entre leurs mains. Dans quel autre monde vivons nous désormais ! Certes, le métro reste approximativement le même, mais ce qu’on y fait, outre se déplacer, a radicalement changé ; et les livres, à quelques exceptions près, ont cédé leur place à de nouveaux objets extraordinaires.

Or, venant de finir un livre et me souvenant de cette époque, somme toute, pas bien lointaine, je ne peux faire l’économie d’une question : vais-je par là à l’encontre de mon temps ? Il ne s’agit pas d’être nostalgique, et je crois même que ceux qui déplorent la fin supposée d’une époque du langage, dorénavant renvoyée dans l’histoire par cette nouvelle ère de l’image qui serait la nôtre, y vont un peu trop vite, les situations décrites plus haut étant devenues possibles seulement parce que notre monde a préalablement été traversé de part en part par l’écriture et l’alphabétisation de masse. Bien plus, dans aucune autre période de l’histoire sans doute, on a assisté à une explosion si intense de l’écriture suscitée par les messages électroniques de toutes sortes. Tout l’espoir n’est donc pas perdu pour la lecture, malgré le changement à vue d’œil de ses supports.

Maintenant, à une époque de mutation si dramatique, que peut encore dire la philosophie à ses lecteurs, ceux qui restent comme ceux qui viendront et liront autrement ? Plusieurs choses bien sûr, mais sans doute une qui me semble particulièrement importante : dans cette immense communauté en changement, il faut trouver la meilleure façon de vivre avec les autres et avec soi-même. Au-delà de ce qui semble être la banalité du propos, si le livre a une quelconque chance de trouver son public, ce sera parce qu’il porte sur ce que j’appelle quelques stratégies critiques pour l’émancipation, des voies, que n’importe qui, peut emprunter, des attitudes que tout un chacun peut adopter, adapter, transformer, relancer au gré des circonstances et de ses propres besoins.

Il est possible de donner à ces stratégies des noms concrets, mais ce sont moins des noms de personnes que de façons de déchiffrer le monde et de s’y conduire, raison pour laquelle je les entoure ici de guillemets : « Kant », « Baudelaire », « Benjamin », « Sartre », « Bataille », « Foucault », « Deleuze »... Et pour reprendre le vocabulaire du théâtre, les faire monter sur scène comme s’ils étaient les personnages d’une histoire qui, de la fin du XVIIIe siècle, se prolonge jusqu’à nous, et dans laquelle se combinent philosophie et littérature. Si j’étais tenu de résumer en une seule interrogation l’enjeu de l’action, elle serait la suivante : vaut-il mieux devenir adulte ou bien redevenir enfant ?

L’idée peut paraître aberrante, car nous devenons réellement adultes et ne redevenons jamais enfants. Le premier personnage de la pièce, Kant prétend même que c’est l’humanité, toute entière, qui devrait entrer dans l’âge majeur, mûrir, penser par elle-même et devenir responsable de ses actes au lieu de rester sous des tutelles politiques, spirituelles et religieuses. Pourrait-on concevoir un but plus émancipateur que le sien ? C’est alors que la trame se complique, puisque d’autres protagonistes bondissent sur le plateau afin d’expliquer que seul l’enfant est libre, tandis que l’adulte, qui ne peut plus se soustraire aux lois qu’il a lui-même établies, finit toujours par être jugé à partir d’elles. Ainsi Deleuze fait-il l’éloge de l’enfant et propose qu’on demeure « mineur », au lieu de devenir « majeur ».

Mais ce n’est que le premier tableau, car d’autres figures apparaissent entre-temps, parmi elles Sartre, Bataille et Foucault, qui ont en commun le fait d’avoir écrit sur Baudelaire sous l’angle de l’opposition entre l’enfance et la maturité. Sartre commence : il accuse Baudelaire d’avoir choisi le mal (et ses fleurs), et ce faisant, d’être toujours resté un enfant qui ne souhaite pas prendre la responsabilité de ses actions. Bataille réplique en faveur du poète : celui-ci n’a aucunement choisi le mal, il est simplement tombé sous sa fascination ; or, quand on est fasciné, on n’est pas souverain, mais au contraire on est innocent – comme un enfant : pour être un artiste et libre de créer, il faut rester enfant et se refuser à devenir adulte. À Foucault de parler, à voix basse : Bataille n’a pas entièrement raison de dire que Baudelaire n’a pas choisi (le mal ou autre chose), puisque en réalité, en tant que dandy, il s’est choisi, il est devenu un artiste de soi, un esthète qui se donne des préceptes de vie et des injonctions de travail.

Mon objectif aujourd’hui n’est pas de dévoiler la fin de la pièce, mais seulement d’aiguillonner la curiosité du lecteur et l’inciter à aller découvrir par lui-même ce que peuvent être ces différentes stratégies critiques émancipatrices. Elles sont des stratégies, dans la mesure où on peut s’en servir au gré des besoins et des circonstances, car elles sont à disposition de quiconque cherche des principes pratiques pour le combat à mener tantôt contre les tutelles externes et la domination, tantôt contre soi-même – et avec soi-même. Elles sont critiques, parce qu’elles opèrent sur des limites, des seuils et des frontières, se rapportant toujours aux lignes qui nous définissent et constituent comme des êtres humains. Enfin, elles sont conçues en vue d’une émancipation, marquant ainsi des buts et établissant des visées, cependant des buts et des visées susceptibles de changer selon les situations, la voie empruntée pouvant être abandonnée, ou combinée avec d’autres. Dans tous les cas, il est toujours question de ce que nous sommes devenus et de ce que nous devenons, mais aussi de ce nous souhaitons devenir, individuellement et collectivement, dans la scène sur laquelle nous nous trouvons – ou dans la rame du métro dans laquelle nous sommes embarqués.

Diogo Sardinha

Président du Collège international de philosophie, il est le premier philosophe non français à occuper ce poste dans les trente ans d’existence du Collège. Formé dans les universités de Lisbonne et de Paris avant de poursuivre ses travaux en Allemagne et au Brésil, il est actuellement chercheur visitant de l’Université de Columbia, à New York. En 2011, il a publié Ordre et temps dans la philosophie de Foucault et cette année paraît son nouveau livre, L’Émancipation de Kant à Deleuze. Citoyen européen, il a également coordonné en 2010, avec Bertrand Ogilvie et Frieder Otto Wolf, un recueil de textes franco-germano-portugais intitulé Vivre en Europe : philosophie, politique et science aujourd’hui.


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