LA LETTRE D'INFORMATION

S'inscrire
Voir les dernières lettres
 

CARTES BLANCHES
TOUS LES ARTICLES IMPRIMER             J'AIME  (568 personnes aiment cet article)
Publié le 10/03/2014.


Eli FLORY
Auteure de LA BARBE D'OLYMPE DE GOUGES ET AUTRES OBJETS DE SCANDALE. Femme, tu ne liras point...
Vos commentaires
Femme, tu ne liras point.
par Eli Flory

Un soir que je ne lisais pas, je regardais la télévision. Un reportage sur la prostitution des enfants au Cambodge. Le journaliste, caméra sur l'épaule, avait suivi pendant des mois des enquêteurs de l'APLE (Action pour les enfants). Depuis des années, malgré de nombreuses déconvenues, cette ONG menait une action de fond pour venir en aide aux mineurs exploités sexuellement et pallier les carences des pouvoirs publics, complices d'une économie parallèle dont vit Phnom Penh.

On ne pouvait voir ces images sans être gagné sur-le-champ par la nausée.

On avait fini par retrouver une fillette d'une dizaine d'années, jouet des cyberpédophiles depuis l'âge de trois ans. Dans ses yeux se lisait l'obscène de l'enfance massacrée.

Le reporter lui avait alors posé l'une de ses questions que l'on pose aux enfants sans y réfléchir vraiment :
-- Qu'aimerais-tu faire plus tard ? Commerçante, enseignante ?
La gamine avait répondu d'une voix ferme :
-- J'attends une prochaine vie
Silence.
Les yeux rivés sur la caméra, elle avait fini par ajouter :
-- Comment veux-tu que je fasse ? Je ne sais pas lire.

Esclave sexuelle au berceau presque, la môme résumait la tragédie de sa vie par ces cinq mots : « Je ne sais pas lire ».

Liber. L'homme libre. Le livre.

Lire, c'est être libre. Pour preuve, tous les totalitarismes se sont méfiés des livres. Lire est si subversif : « La commune inquiétude de ce que pourrait accomplir un lecteur entre les pages d'un livre ressemble à la crainte éternelle qu'éprouvent les hommes à l'idée de ce que pourraient accomplir les femmes aux lieux secrets de leurs corps. »(1)

« Dans les lieux secrets de leurs corps ». Dans une chambre à soi. Au lit par exemple. Seules.

Au lit, Djuna Barnes y écrivait, maquillée et coiffée. Edith Wharton aussi, éparpillant à terre les pages qu'une secrétaire récupérait puis tapait. Colette a découvert « sa passion raisonneuse » pour Les Misérables calée sur son oreiller de plumes. Dans les dernières années de sa vie, elle gardait le lit, à cause de la maladie mais aussi par goût de cet espace qui n'était qu'à elle. Au Palais-Royal, sur son « radeau-lit » comme elle l'appelait, elle dormait, mangeait, recevait, téléphonait, lisait et... écrivait. Coutume en vogue déjà chez les Romains possédant un lit -- lectus -- et dont la forme variait selon l'usage.
Sans peine et sans dictionnaire pourrait-on en déduire une étymologie possible du mot  lecture  : « Plaisir solitaire accompli dans un lit. »

Les censeurs le prétendent : lire empoisonne l'âme, corrompt les moeurs, dénature l'être. Pourquoi tant de haine? Sans doute parce que le plaisir des autres terrorise. Surtout quand il est solitaire. Masturbatoire, jouissif, liber-ateur.

Pendant des siècles, lire a donc été interdit aux femmes.

Dans l'iconographie chrétienne, le livre ou le rouleau est l'apanage de la divinité mâle. Le Christ est souvent peint dans les habits de l'interprète, du  savant ou du lecteur. Le Verbe de Dieu s'est incarné dans le nouvel Adam. A la femme appartient l'Enfant. « Aut liberi aut libri ». Enfanter ou lire, il faut choisir. Si elle le peut : une femme, un livre à la main, déroge au rôle auquel son sexe la prédestine. A moins qu'il ne s'agisse de quelque ouvrage de dévotion, d'un recueil de sermons, d'un livre d'heures.

Reposoir de la loi divine, le livre confère l'autorité intellectuelle. Pas plus qu'elle ne lira, la femme n'écrira. Voilà le onzième commandement qui aurait pu figurer au Décalogue. Natalie, l'héroïne d'une nouvelle de Madame de Genlis (2), souffre de ce temps qui lui file entre les doigts. Il lui faut écrire, comme le Rousseau des Rêveries, pour doubler son existence.

Dorothée, sa soeur, s'inquiète : et s'il venait à Natalie l'idée baroque de faire imprimer ses écrits ? C'est que la femme auteur, à l'instar de la liseuse, court de grands dangers. « Une femme en devenant auteur se travestit, s'enrôle parmi les hommes » selon les mots de Dorothée. Son nouveau sacerdoce jure avec sa condition naturelle. Sortie de la côte d'Adam, elle se doit à lui : « Ta convoitise te poussera vers ton mari, et lui dominera sur toi » tonne le Dieu de la Genèse. L'honnêteté d'une femme réside dans sa modestie : l'auteur, celui qui fait autorité, est par définition immodeste ; il se montre sur la scène du monde. Il ne peut être une femme. Ainsi l'a décidé la langue. L'ancien français reconnaissait le mot « autrice », on trouvait au XIXe siècle les vocables « auteuresse », « autoresse » et « authoress » sans que ces mots ne soient jamais signalés comme
usuels.

Longtemps la femme auteur n'a été qu'une idée. Une idée qu'on ne se résolvait pas à nommer. De peur sans doute de lui donner vie.

Dorothée prévient encore Natalie : « Si vous vous faisiez imprimer, vous sortiriez de votre classe sans être admise dans la leur [la classe des hommes] ». Elle ne croit pas si bien dire.

Trois ans avant l'adoption du Code Napoléon, qui infantilise les femmes, un illuminé du nom de Sylvain Maréchal rédige un Projet de loi portant défense d'apprendre à lire aux femmes. C'est que pour lui, « il n'y a rien de plus laid au monde qu'un homme singeant la femme, si ce n'est une femme singeant l'homme. » : « il est aussi révoltant et scandaleux de voir un homme coudre, que de voir une femme écrire ; de voir un homme tresser des cheveux, que de voir une femme tourner des phrases. » Selon Maréchal, « la Raison veut que chaque sexe soit à sa place, et s'y tienne ». Leur sexe biologique a assigné les femmes à résidence, où elles fileront, vertueuses comme Pénélope, et élèveront leurs enfants. La couvée est mal tenue quand la poule veut chanter aussi haut que le coq : « Combien il est ridicule et révoltant de voir une fille à marier, une femme en ménage ou une mère de famille enfiler des rimes, coudre des mots, et pâlir sur une brochure, tandis que la malpropreté, le désordre ou le manque de tout se fait sentir dans l'intérieur de la maison. »

La femme auteur est par nature une offense faite à la nature.
Transgenre, paria, et anonyme.


Anonyme. Jusqu'au début du XXe siècle, l'autre nom des femmes auteurs.
Depuis que Madame de La Fayette s'est gardée de signer La Princesse de Clèves, tout autant à cause de son sexe que de son rang, comme Marie de France un siècle auparavant, cette coquetterie est devenue une habitude. Sous l'Angleterre victorienne, Jane Austen, dont la plume annonçait, paraît-il, celle de Marcel Proust et  d'Henry James, fait paraître Raison et Sentiments, puis Orgueil et Préjugés, avec pour seule signature l'obscur « By a lady ». Quand elles ne restent pas dans l'anonymat, les innommables adoptent une identité d'emprunt.
Un nom « mâle », comme d'autres portent pantalons et culottes bouffantes pour participer aux travaux et aux divertissements qui leur sont interdits. Madeleine de Scudéry, contemporaine de l'auteur de La Princesse de Clèves, écrit ses premiers romans sous le patronyme de son frère. Deux siècles plus tard, les soeurs Brontë publient leurs romans de leur vivant sous les pseudonymes de Currer pour Charlotte, d'Ellis pour Emily et d'Acton pour Anne Bell. George Eliot, quant à elle, née Mary Anne Evans, fait paraître ses premières critiques littéraires sous le couvert de l'anonymat, avant de choisir pour ses romans un pseudonyme masculin. Elle le conservera toute sa vie, bien que la lumière ait été faite sur sa véritable identité. Aurore Dudevant, née Dupin, après deux grossesses et une vie conjugale que l'adultère n'a pas suffi à affranchir, se sépare de son mari pour renaître sous un nom qu'elle a pris soin de choisir masculin, George Sand.

Depuis les femmes auteurs devenues auteures ont écrit sans masque ni alias. Elles sont entrées à l'Académie française et ont remporté des prix Nobel. Les traiter aujourd'hui de « viragos », de « bas-bleus », de « peine-à-jouir » se retournerait aussitôt contre leurs imprécateurs. D'après l'INSEE, elles sont plus nombreuses que les hommes à occuper des professions littéraires. Journalistes, cadres dans l'édition,  traductrices, auteurs. Combien d'entre elles pourtant à faire la Une des magazines littéraires ? Et quand on lit des interviews d'hommes qui écrivent, combien sont-ils à citer l'une d'entre elles quand il s'agit de revendiquer leurs influences ? Peu, si peu.

(1) Alberto Manguel, Histoire de la lecture
(2)
Mme de Genlis, La Femme auteur          
Eli FLORY
Auteure de
La barbe d'Olympe de Gouges
et autres objets de scandale
(
Alma Editeur)








     
 
 

Eli Flory, 40 ans, professeur de Lettres, enseigne, lit et écrit à Paris. Elle a publié aussi bien des articles (La Femelle du requin, Le Magazine des Livres), que participé à l’élaboration d’ouvrages collectifs (Ephemeris : 1000 ans d’histoire au jour le jour, L’Archipel, 2006 ; Fantômes du Jazz, Les Belles-Lettres, 2006). Elle est l’auteure de Ces femmes qui aiment les femmes (L’Archipel, 2007) et du Dictionnaire incorrect de la littérature (Timée, 2009).
 
   

 

Martine LOGIER
Responsable des cartes blanches


Lire les commentaires

Réagir à cet article
Commentaire laissé le 10/03/2014 à 20:04
Merci à Eli Flory pour cette belle contribution au droit des femmes... de lire.
Enseignant et drôle, l'article reste combatif dans sa légèreté et bien écrit.

Bien à vous.

Arlette Téphany

Votre adresse e-mail
(ne sera pas visible par les utilisateurs)
Commentaire
VÉRIFICATION CONTRE LE SPAM


Votre commentaire sera affiché après validation par le webmaster


© Rue du Conservatoire, 2 bis rue du conservatoire, 75009 ParisNous écrireMentions légales

conception : Emmanuel de Sabletdesign : Vattiksréalisation : ReMember Systemphoto du théâtre : Max Armengaud