
FOLIES COLONIALES, Algérie 1930
Une farce grinçante sur la violence des mots de la colonisation.
Les dates actualisées du spectacle sur :
http://passeursmemoires.free.fr/Folies_Coloniales.html
Dernière critique parue, dans le magazine AFRIQUE-ASIE du mois de mai, par Corinne Moncel.
Théâtre
Dans « Folies coloniales », une pièce aussi enlevée que terrifiante, Dominique Lurcel met en scène 132 ans d’occupation française en Algérie. Salutaire.
Ah mon colon!
« LE PROGRÈS, C’EST D’EFFACER LES RACES INFÉRIEURES POUR PLUS D’ÉGALITÉ ENTRE LES HOMMES. »
On a peine à croire que
certains mots,
certaines phrases aient
existé. Pis : qu’ils aient
constitué, 132 ans durant,
l’ordinaire d’une métropole
justifiant à coups de canons et
de discours d’infériorisation de
l’Autre sa politique
d’expansion coloniale. Des
phrases d’une telle bêtise
qu’on a préféré les enterrer
depuis les indépendances. Sans
que leur prégnance n’ait tout à
fait cessé d’imbiber les
consciences. On sait
aujourd’hui, en France, que la
colonisation ne fut pas toujours
glorieuse. Mais sait-on
vraiment avec quelle violence
idéologique elle fut entreprise ?
Quel vocabulaire du mépris et
de l’asservissement les
hommes politiques, les
journalistes, les écrivains,
l’homme de la rue utilisèrent
pour réifier un colonisé qui ne
méritait que son sort ? Des
mots, parfois, jaillissent
aujourd’hui de cette rhétorique
honteuse qui font mal aux
oreilles et dont il est de bon ton
de s’indigner : « bicot »,
« raton », ou encore
l’indépassable « indigène » qui
rabaissait le colonisé avec
d’autant plus d’efficacité qu’il
portait ingénument sa charge à
partir d’une étymologie
dépourvue de sens caché :
« originaire du pays qu’il
habite ».
Certes, les quinquagénaires, en
France et évidemment dans les
anciennes colonies, ont encore
en mémoire ce vocable
ordinaire. Mais les générations
d’après ? Peuvent-elles
imaginer de quelle façon
ignoble les parents et arrièreparents
des uns traitèrent les
autres ? C’est ce travail
d’exhumation d’une part de
l’Histoire qu’a fait le metteur
en scène Dominique Lurcel
dans Folies coloniales. « Un
empilement de paroles
authentiques qui ont été
prononcées pendant 132 ans,
horribles, mais auxquelles on a
pourtant cru toutes ces
années », raconte-t-il. Pas
question, pour autant, de traiter
ce drame du réel sur le mode
tragique. Il fallait, pour
rappeler ce bêtisier séculaire,
toute l’allégresse du ridicule.
Résultat : une pièce aussi
enlevée que terrifiante, qui
percute au coeur.
Florilège d’insanité
Reprenant les phrases
compilées dans deux livres par
son grand-père, historiographe
à la ville de Paris, qui avait
recensé tous les événements
ayant trait au centenaire de
l’Algérie française, Dominique
Lurcel met en scène la France
de 1930 dans toute sa
splendeur de nation
colonisatrice. Là, c’est un
instituteur en blouse grise
expliquant à ses élèves « à
quoi servent les colonies » ; ici,
le lamentable spectacle préparé
par un conservatoire où l’on
chante « Si le brave
Abdelkader revient en Algérie /
Il serait heureux de voir
comme elle est jolie
l’Algérie ! » ; là encore la table
officielle du président Gaston
Doumergue, où on lève autant
de fois le coude qu’on débite
d’horreurs. Ou cette scène au
hammam où des colons
alanguis racontent leurs
exploits de séducteurs auprès
de « filles bestiales, mais
superbes ».
Et toujours, dans la bouche
d’excellents comédiens tantôt
chantant, tantôt dansant, ces
phrases mille fois dites :
« L’Arabe est voleur » et
« réfractaire au progrès », a la
« haine du travail », est
« brigand de naissance » et
« irrécupérable ». Il faut dire
que « le soleil pesant
embestialise ». Heureusement
pour « ce peuple étrange,
demeuré primitif comme à la
naissance des races », « la
France va régénérer le pays »
et « mener une politique
d’émancipation progressive ».
Certes, parfois à un prix élevé,
mais toujours pour le bien de
l’indigène. Car « le progrès,
c’est d’effacer les races
inférieures pour plus d’égalité
entre les hommes ».
Ce florilège d’insanités a bien
été la pensée officielle de la
France en Algérie et dans
toutes ses colonies pendant
presque un siècle et demi.
Mais l’Empire, grisé par ses
folies coloniales, ne voit pas la
détresse et la colère montante
du peuple en Algérie. Il
n’entend pas Ferhat Abbas qui
veut attirer l’attention de la
métropole sur l’état de la
population, ni les textes
révoltés de l’écrivain Mouloud
Feraoun : « Ils ne nous tiennent
pas, nous ne les aimons plus. »
Ferhat Abbas deviendra l’un
des principaux leaders de
l’indépendance, Mouloud
Feraoun sera assassiné par
l’OAS en 1962. Cette année-là,
au terme d’une guerre
abominable, l’Algérie
recouvrait son indépendance.
La France, malgré quelques
avancées, n’est toujours pas
prête à parler de cette page
indigne de son histoire.
Ignorées des jeunes
générations, les phrases
incroyables de la conquête
reviennent en toute impunité
dans les discours d’un
Sarkozy. Merci à Dominique
Lurcel d’avoir mis de belle
manière son art au service
d’une réflexion salutaire.