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Publié le 02/12/2015.


Sorour KASMAÏ
UN PAYS NOMMÉ THÉÂTRE
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Un pays nommé Théâtre

par Sorour Kasmaï



La première fois que je suis entrée dans une salle de théâtre en France, c’était un soir d’octobre 1984, au Palais de Chaillot. Quelques mois auparavant, j’avais fui par monts et par vaux, à dos de cheval et à pied, sous la neige et dans le brouillard, le régime obscurantiste qui s’était installé dans mon pays après l’échec de la révolution de 79. Un long périple de trois mois à travers les hautes montagnes de la frontière irano-turque déguisée en paysanne kurde.

Arrivée en France, j’ai eu du mal pendant quelque temps encore à quitter mon accoutrement de cavale, ce dernier souvenir d’une vie anéantie. J’errais dans les rues de Paris comme par défi à l’indifférence générale face à mon sort : celui de la première génération de réfugiés, victimes de l’islam radical qui venait de prendre le pouvoir politique en Iran.
Quelques mois plus tard, je finis par reprendre petit à petit une apparence de citadine, mais une question continuait à me hanter : comment survivre à un tel désastre? Comment se reconstruire ?

Un soir, une amie - dont une connaissance travaillait à Chaillot et avait droit à des places gratuites - m’a proposé un billet. Le spectacle n’avait pas de succès et on offrait au personnel autant de places qu’il souhaitait. La descente grandiose de l’escalier de marbre suivie d’un second encore plus abrupt dans l’antre de la salle me prédisposa à oublier le monde du dehors et ses tumultes et à pénétrer dans une autre réalité, un autre temps.

Ce soir-là, quand je suis entrée dans la salle, le spectacle avait déjà commencé. La salle était obscure, les gens figés, le regard rivé sur la scène où se jouait une musique moderne, entrecoupée de bribes de phrases chantées ou récitées. C’était l’opéra L’Écharpe rouge mis en scène par Antoine Vitez.

Contrairement au public qui au bout de trois quarts d’heure, commençait peu à peu à quitter la salle, je restais clouée à mon siège, médusée par cet espace suprême de vie que je découvrais : l’espace vital de la représentation du monde. C’était là et uniquement là que je pouvais dorénavant exister, me chercher, respirer. Dans ce trou noir, hors du temps réel. C’était là une découverte essentielle pour « la migrante » que j’étais à l’époque. Là où on représentait la tragédie de la condition humaine, je pouvais inscrire la mienne. C’était là que mon exil pouvait avoir lieu.

En sortant de la salle ce soir-là, je n’avais qu’une idée en tête : faire de sorte d’y revenir tous les soirs. Quelques semaines plus tard, par l’intermédiaire de la même amie, je me suis faite embaucher en tant que personnel d’accueil, autrement dit ouvreuse. Ainsi pendant trois ans, chaque soir, je descendais la colline de Chaillot avec la certitude de trouver dans la salle obscure le moyen de survivre à la réalité du monde.

De Victor Hugo à Alfred Jarry, de Sophocle à Shakespeare, en passant par Racine et Paul Claudel, des « histoires superbes et tragiques » et des personnages universels défilaient sur scène les uns après les autres et tapie dans le noir, je les suivais pas à pas, prenant peu à peu conscience que mon échec pouvait être à son tour un matériau pour l’art.

Plus tard, mes études de langue et de littérature russes m’ont fait quitter la colline de Chaillot pour le Mont aux moineaux, le siège de l’Université de Moscou. Là aussi, comme à Paris et par habitude, tous les soirs vers 18h, mon horloge biologique sonnait ses trois coups et me faisait prendre le chemin des salles obscures. Ce n’était pas le même théâtre, ni les mêmes auteurs : Gogol, Dostoïevski, Tchékhov, Boulgakov, Ostrovski… Une longue pléiade d’auteurs russes mais aussi quelques exceptions : Shakespeare, Molière, Anouilh, Sartre. La langue avait changé, le langage théâtral aussi, l’approche était différente, les moyens n’étaient pas les mêmes, mais la vie s’y jouait sans relâche. Les salles moscovites cette année-là vivaient dans l’effervescence de la perestroïka et du renouveau artistique qu’elle avait incité. Et le théâtre tendait comme toujours son miroir au monde.

L’année suivante, au mois d’octobre 88, le théâtre russe prenait ses quartiers à Paris. Chaillot accueillait le Théâtre d’Art de Moscou. La saison russe débuta sur la colline avec La Mouette et L’Oncle Vania d’Oleg Efremov et se poursuivit à l’Opéra comique avec un spectacle du Théâtre Maly de Leningrad (aujourd’hui Saint Petersbourg) devenu mythique depuis : Frères et Sœurs de Lev Dodine, une fresque magistrale relatant la vie des paysans russes pendant et après la Seconde Guerre mondiale.

Cet événement fut l’occasion pour moi de m’inscrire d’une nouvelle manière dans l’espace théâtral : me mettre au service cette fois du plateau. Je postulai alors comme traductrice/interprète de russe auprès de la troupe du Maly, une fonction qui pendant près de bientôt trois décennies m’a permis de prendre conscience de notre temps.

Ainsi d’Antoine Vitez à Lev Dodine, grâce à leurs histoires et leurs personnages, grâce à leur art de nouer poésie, biographie et politique, j’ai pu exploiter les coulisses de ma propre imagination, raconter mes propres histoires et donner vie à mes propres personnages.

En 1984, le théâtre, c’était mon exil. Aujourd’hui, il est devenu mon pays.

Sorour Kasmaï


 
Sorour Kasmaï est une auteure francophone d’origine iranienne. Elle quitte son pays quelques années après la révolution. Arrivée à Paris en 1983, elle étudie la langue et la littérature russes. Passionnée de théâtre, elle devient quelques années plus tard traductrice et interprète de russe au théâtre et à l’opéra et travaille avec de nombreux metteurs en scène russes et français. Parallèlement à son activité théâtrale, elle mène son travail d’écriture. Ses deux premiers romans sont Le cimetière de verre et La vallée des aigles (autobiographie d'une fuite), publiés par Actes-Sud. Elle y a dirigé également la collection Horizons persans dédiée aux littératures iranienne et afghane.
Son dernier roman intitulé Un jour avant la fin du monde, paru chez Robert Laffont, fait partie de la rentrée littéraire 2015.


 

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Commentaire laissé le 05/12/2015 à 16:26
Je suis très touchée par ce témoignage très bienvenu en ces temps troubles. Merci pour cette carte blanche. Amitiés
Odile Roire

ODILE ROIRE
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