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Publié le 19/12/2017.


ILIADE-ODYSSÉE
En alternance au théâtre de la Bastille: Iliade les 8, 10, 15, 17, 23, 25, 30 janv. et le 1er fév. 19h Odyssée les 9, 12, 16, 19, 24, 26, 31 janv. et le 2 fév. 19h Intégrale les samedis 13, 20, 27 janv. et 3 fév. 17h Durée : Iliade 1 h 25 Odyssée 1 h 45
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 ILIADE – ODYSSÉE   

D’APRÈS HOMÈRE 

 
 

08 JANV > 03 FEV 
Avec Charlotte van Bervesselès, Florent Dorin, Alex Fondja, Viktoria Kozlova, YanTassin
 

Qu’est-ce que l’héroïsme ? Invitée pour la première fois au Théâtre de la Bastille, Pauline Bayle pose la question en adaptant de manière concentrée et fort énergique deux épopées fondatrices de notre civilisation, présentées en diptyque. Dans un élan vital, cinq actrices ou acteurs sont les héros ou héroïnes, dieux ou déesses de l'Iliade et l'Odyssée. Affranchi.e.s de la question du genre et armé.e.s de force, de ruse et de courage, ils.elles s'élancent gaillardement dans la quête très humaine du dépassement de soi.

Iliade
Immédiatement, le spectacle commence. Nous ne sommes pas encore assis dans la salle, mais la guerre opposant les Grecs aux Troyens dure depuis neuf ans et nous sommes déjà pris dans l’urgence de son achèvement. En une heure et demi, nous allons traverser 24 chants et 15 337 vers de ce long poème homérique, six jours et six nuits d’une guerre conduite par la fureur d’Achille d’un côté, et la fidélité d’Hector à sa patrie de l’autre. Au nom de quoi serait-on prêt à mourir ? Il n'y a pas de morale, pas de gagnant… L'écho politique est percutant : que l'on soit oppresseur ou opprimé, il s'agit d'être égaux face à la souffrance et à la mort. C'est cela que veut nous faire entendre la jeune metteure en scène. Concentrée à nous rendre toute la générosité du texte d'Homère par une adaptation et une direction d'acteur ultra dynamique, Pauline Bayle organise l'espace de façon épurée et efficace. Quelques paillettes et voilà une armure, un peu de peinture et c'est du sang qui coule. Beaucoup d’eau, beaucoup de larmes versées aussi, nous racontent toute l’humanité d’Achille, Hector, Hélène, Andromaque, Agamemnon et des dieux qui les gouvernent.

Odyssée

Ulysse est un drôle de héros. Il ne veut plus se battre, il veut rentrer chez lui. D'errance en errance, parmi les dangers d'un monde chaotique, Ulysse aux mille et un tours, rusé et vengeur, cherche à retrouver sa place dans le monde. Mais voilà neuf ans qu'il erre en vain sur la mer et que sa terre natale se dérobe sans cesse sous les plis des eaux. Alors Ulysse s'inquiète : et s'il avait traversé une guerre dont on ne revient pas ? Et si, malgré sa valeur, il n'avait pas de quoi payer le prix du retour ? Après Iliade créé en 2015, Pauline Bayle décide de monter Odyssée comme contrepoint et approfondissement de son travail. Avec son équipe de cinq interprètes réunis autour d'elle depuis sa sortie du Conservatoire national supérieur d'art dramatique en 2011, elle centre cette fois sa recherche autour des questions de la peur et de l'identité. Ensemble, ils donnent à voir une Odyssée portée par un élan vital et investie dans le temps présent. Débarrassant l'espace de tout décor réaliste, c'est encore l'occasion d'explorer de nouvelles possibilités de mettre en scène une épopée et de nous plonger dans un spectacle débordant d'inventivité. 

Pauline Bayle : Homère, ô père, ô oui                   (Jean-Pierre Thibaudat)
à lire en fin d'article


                   
 

Pauline Bayle : Homère, ô père, ô oui

« Maman ! » appelle Achille, comme un enfant blessé, humilié par la tricherie de l’un de ses camarades de jeu. Ce n’est plus un enfant, c’est un guerrier, le meilleur de tous, mais c’est aussi un homme à qui celui auquel il doit le respect, Agamemnon, vient de formuler des exigences qu’il estime injustes et injustifiées. Blessé dans son orgueil, cédant, in fine, à regret, il laisse partir « la fille » au centre de l’enjeu mais refuse de repartir à la guerre. Neuf ans qu’il combat les Troyens, stop, il se retire. Il sait que, sans lui, les décisifs combats futurs seront incertains, tous le lui disent, il s’obstine. S’éloignant, seul à l’écart, il pleure. Assis sur une chaise dos au public, il appelle : « Maman ! » C’est la première scène du spectacle Iliade, après le prologue qui s’est déroulé dans le hall du théâtre.

Un travail de condensation

Dans l’Iliade d’Homère traduit par Paul Mazon, Achille va s’asseoir « au bord de la blanche mer », regarde vers le large « aux teintes lie-de-vin » et « implore sa mère, mains tendues », se plaignant de « l’affront » qui lui a été fait. « Du fond des abîmes marins » (c’est une nymphe marine) où elle veille « sur son vieux père », sa mère Thétis « émerge, telle une vapeur » et demande : « Mon enfant, pourquoi pleures-tu ? » 


Dans l’adaptation scénique proposée par Pauline Bayle (qui signe adaptation, décor et mise en scène), Thétis pose la même question. Achille répond : « Agamemnon me traite/comme un moins-que- rien/une fripouille, un scélérat, une crapule./Moi/le meilleur de tous les Grecs./Moi/qui me bats pour lui depuis neuf ans./Lui, il me prend mon honneur/et se mouche dedans/je voudrais qu’il crève comme un chien. » La réponse est plus condensée que chez Homère. D’une part parce que nous venons d’être témoins de l’affrontement entre Achille et Agamemnon qui s’est déroulé, parmi nous (spectateurs) dans le hall du théâtre et qu’il est donc inutile de tout réitérer. D’autre part, porter à la scène l’Iliade en un spectacle d’une heure trente suppose une condensation généralisée du propos.

Cette entrée en matière dans l’Iliade suffit pour explorer la façon qu’a ce spectacle d’être percutant. La condensation passe aussi par une reconstruction-accélération du récit et conjointement par une actualisation soft du langage. Le but est toujours le même : l’efficacité, ou plutôt la force scénique.

Par exemple, dans le prologue qui se déroule dans le hall du théâtre parmi les spectateurs, quand Achille s’éloigne, on (Ulysse, le chef de la flotte grecque, et les autres) décrit les forces en présence. Ce long inventaire, Homère le fait plus tard, au chant II. L’inversion opérée est astucieuse : elle accélère le récit, et doublement. Homère nous offre une étourdissante myriade de noms avec leur généalogie ; ainsi « Ceux de Doulichion et ceux de ces îles saintes des Echines qui font face à l’Elide au-delà de la mer. Ceux-là obéissent à Mégès, émule d’Arès, le Phyléide, né du bon meneur de chars, Phylée, aimé de Zeus, émigré jadis à Doulichion par courroux contre son père. Il a sous ses ordres quarante nefs noires » (traduction Mazon). A la lecture, c’est un régal. A la scène, on se perdrait très vite et cela deviendrait pesant. Chez Pauline Bayle, cela se résume à « Mégès qui est venu de Doulikhion avec quarante bateaux ». La phrase surgit au milieu d’une énumération rythmique une dizaine avant et suivront « Ulysse qui est venu d’Ithaque avec douze bateaux./Thoas qui est venu d’Etolie avec quarante bateaux./Idoménée qui est venu de Crète avec 80 bateaux », etc. C’est théâtralement jubilatoire.

Tous humains

Le traitement des dieux qu’elle opère et qui peut surprendre ne fait que prolonger la façon éminemment terrestre induite par Homère. Quand Thétis veut aller auprès de Zeus plaider la cause de son fils, ce dernier est parti participer à un banquet chez les Ethiopiens, et tous les dieux l’ont suivi. Chez Homère, les dieux passent leur temps à bouffer, à intriguer, à séduire, à baiser, à faire la pluie, le vent et le beau temps. Il leur arrive aussi de prendre une apparence humaine pour jouer des tours ou s’amuser. Ils sont proches de nous. Ainsi la déesse Iris prend l’apparence de la belle-sœur d’Hélène et lui dit : « Viens ma chère, viens voir : l’histoire est incroyable ! » Cette phrase est extraite non de l’adaptation de Pauline Bayle mais bien de la docte traduction de Paul Mazon publiée dans les années 1930.

Pauline Bayle prolonge Homère en faisant des dieux des humains parlant une langue directe, sans emphase mais non sans quelques coquetteries (Zeus est un « numéro Un », Poséidon aspire à être un « leader », la recette est un peu trop facile mais les acteurs nous mettent dans leur poche). Quand Thétis caresse le genou de Zeus, elle sait ce qu’elle fait ; prête à tout qu’elle est pour intercéder en faveur de son fils. Homère le suggère, Bayle pousse le bouchon un peu plus loin. Zeus est comme un chef de gouvernement ou de famille qui a des dossiers à régler mais ne reste pas indifférent aux femmes qui l’approchent sous l’œil jaloux de son épouse. Homère le dit et Pauline Bayle le montre avec humour.

Zeus est joué par un acteur grand et corpulent mais plus tard cet acteur massif se révélera être une frêle Andromaque. Achille – dont parle depuis le début cet article – est interprété par une actrice fine et de taille modeste, pourvue d’une force scénique explosive. Ce jeu festif avec les genres des personnages et des acteurs est l’un des points forts du spectacle. La convention théâtrale tourne à plein régime. Pas de sexe déterminé pour personne. Les deux actrices (Charlotte van Bervesselès et Viktoria Kozlova) et les trois acteurs (Florent Dorin, Alex Fondja, Yan Tassin), tous excellents (la plupart, comme Pauline Bayle, sont des anciens élèves du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique de Paris). Chacun a plusieurs rôles et passe d’un sexe à l’autre avec facilité et dextérité. (L’usage d’une perruque jetée à la hâte sur le cuir chevelu est un gag car c’est une femme qui joue un rôle d’homme qui la porte pour jouer un rôle de femme).


Féminin et masculin

Loin de se perdre, le spectateur entre tout de suite dans le jeu. Ce n’est pas seulement un jeu à deux balles. Pauline Bayle considère avec raison que tout acteur masculin abrite en lui une part de féminité et qu’en toute actrice est tapie une part de masculinité. Tout actrice, tout acteur est ambivalent et ce ne sont pas les plus grands, de Jeanne Moreau à Gérard Depardieu, qui diront le contraire. C’est là une part constitutive de la jouissance théâtrale que façonne avec détermination le travail de Pauline Bayle, on a pu le vérifier dans le solo Clouée au sol vu l’été dernier au Festival d’Avignon et dont elle était l’unique interprète (lire ici).

C’est là un théâtre dont l’acteur est le pivot et où l’ensemble fait immédiatement chœur ou commando, lequel se forme par intermittences au service du récit, du langage oral et du rythme ainsi toujours soutenu, maintenu sur le feu, à vif. C’est particulièrement impressionnant à l’heure où les Grecs et les Troyens s’affrontent et où les morts s’accumulent dans les deux camps.

Pas de décor construit, peu d’effets lumineux, pas de matraquage sonore mais des accessoires : des chaises, des seaux où puiser du sang, des larmes et des armes, un rouleau de papier kraft qui, chiffonné, devient un ennemi à abattre. Les combats sont monstrueux, la langue qui les porte, elle-même portée par la bande des cinq, est ravageuse. « La fonction suprême de l’Iliade serait-elle la poésie ? » se demande Pierre Vidal-Naquet en préfaçant la traduction de Paul Mazon (Folio classique). Oui, sans doute. Et Pauline Bayle ajoute « dramatique » au mot poésie. Il en va de même sinon plus pour son Odyssée.


Une carte de vœux envoyée par un ami a pour seul texte une phrase du peintre André Derain : « Rien n’est plus difficile que la simplicité. » Telle est bien la visée de Pauline Bayle pour ce diptyque que forment l’Iliade et l’Odyssée.

Pauline Bayle a créé Iliade il y a deux ans au Théâtre de Belleville, petite salle parisienne pourvue d’une petite scène devenue un tremplin parisien (parmi quelques autres) pour les premiers pas de nouvelles aventures. Le spectacle a été programmé dans la foulée au festival Impatience où, sans glaner le grand prix, il a été repéré par des programmateurs. Une tournée s’en est suivie au cours de laquelle le spectacle, fragile et à l’étroit au Théâtre de Belleville, s’est bonifié. Et c’est ainsi que la MC2 de Grenoble est entrée dans la production de l’Odyssée. Le spectacle y a été créé en octobre dernier. Voici les deux spectacles au Théâtre de la Bastille en alternance. Les samedis, on peut voir les deux spectacles l’un à la suite de l’autre.

Pour l’Odyssée, Pauline Bayle retrouve les mêmes acteurs, la même scénographie dépouillée, les mêmes seaux (puits de lumière, de feu et de sang), encore plus de chaises spartiates (autant que de prétendants au pied de Pénélope), au centre de la scène un plancher, une île qui deviendra Ithaque. Les deux panneaux qui dans l’Iliadeénuméraient d’un côté les Grecs, de l’autre les Troyens, ont disparu sans avoir le besoin d’être remplacés : l’histoire que raconte l’Odyssée est plus simple. Après la guerre de Troie où s’est illustré Ulysse parmi d’autres, voici ce dernier seul sur un bateau, entouré de ses hommes, pour retourner chez lui où l’attend Pénélope depuis dix ans. Ce retour sans cesse empêché par des vents contraires et une succession d’aventures durera encore dix ans. Les acteurs, tous jeunes, jouent le vieil Ulysse ; la merveilleuse convention propre au théâtre continue.


Vent porteur

Après le poème de la guerre, le chant du retour du combattant. Après la multitude (dans l’Iliade, le retour au combat d’Achille est déterminé par la perte de son « autre moi-même » qu’est son ami Patrocle auquel il a confié ses armes, les héros sont multiples), la solitude d’Ulysse (ses compagnons ne sont que des figurants), une solitude scandée par des rencontres magnifiques ou terrifiques comme on le sait. En contrepoint, une autre solitude, celle de Télémaque qui cherche son père Ulysse que certains disent mort, un père qu’il n’a pas connu. Il n’y a pas un Ulysse mais le plus souvent cinq Ulysse d’un coup avançant de front du fond de la scène jusqu’au bord du plateau (magnifique scène). L’errance est plus douce que la guerre, même si tout s’achève par un massacre, celui des prétendants. L’histoire est plus quotidienne, la langue poétique plus romanesque. Aguerri par l’Iliade et confortée par son succès, Pauline Bayle signe une adaptation de l’Odyssée plus assurée, sans la moindre coquetterie qui pointe encore ici et là dans son adaptation de l’Iliade.

Quel parcours déjà pour cette jeune artiste, impulsive comme Achille et « industrieuse » comme Ulysse. Traduisant l’Odyssée, Philippe Jacottet disait avoir été atteint par « une sorte d’immédiateté » de ce poème millénaire. C’est cette immédiateté que traque et trouve Pauline Bayle en adaptant pour la scène et tout autant en dirigeant ses acteurs complices, au fil des deux épopées poétiques d’Homère, père de tous les récits.

En adaptant et en mettant en scène l’Iliade et l’Odyssée avec deux actrices et trois acteurs qui se partagent tous les rôles quelque soit leur sexe, Pauline Bayle donne un goût d’immédiat à ces deux poèmes millénaires. Le théâtre, dans son plus simple appareil, est à la fête.



 


 



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