

Souvenir du stage du 3ème tour pour l’entrée au Conservatoire.
Mai 2003, dehors le temps est magnifique. Dans la salle Pierre-Aimé Touchard, nous sommes encore 45 élèves-candidats dans la dernière ligne droite. Le professeur d’interprétation Daniel Mesguich est notre intervenant; il est là pour nous écouter dire un texte de notre choix, nous diriger un peu, qu’il s’essaye sur nous, qu’on le laisse nous travailler. Chacun de nous doit passer une scène, devant lui, devant les autres élèves, devant le ciel si sombre de la salle Touchard; le parquet brille les projecteurs blancs. Vient le tour de Jacques. Il propose le premier monologue d’Hamlet de Shakespeare.
JACQUES
« Oh ! si cette trop solide chaire pouvait fondre, se liquéfier et se résoudre en rosée (…) Depuis deux mois qu’il est mort (…) Mais brise-toi mon cœur… ».
Jacques joue, déambule sur le plateau, termine et attend. Daniel Mesguich se retourne vers nous.
DANIEL
Bien. Qu’est-ce qu’on en pense les amis ?
LES ÉLÈVES CANDIDATS
– Hhho – Ouais – Oui – C’est bien – C’est parfait – C’est brillant – C’est mon cousin – Moi j’aime pas – On peut fumer dans la salle ? – C’est lui Mesguich ? On dirait pas – Du piston ouais…
DANIEL
Bien, je vous remercie. Jacques, je te propose un petit amusement, comme ça, simplement : tu vas aller au fond du plateau, tu commences ta tirade ici, puis tu fais une diagonale pour que, au mot « mort » tu te retrouves ici, ensuite tu continues, puis tu avances au milieu, tu pleures, et tu finis avec « mais brise-toi mon cœur… ». Tu as compris ?
JACQUES
Oui.
Jacques se concentre au fond du plateau. Nous autres, l’examinons. Il inspire, se lance à nouveau dans son monologue : il joue, trace sa diagonale pour arriver en place au mot « mort », s’avance au milieu et termine avec « mais brise-toi mon cœur ». Daniel se prononce.
DANIEL
Merci. C’est plutôt bien. Mais, tu n’as pas pleuré ?
JACQUES
Non.
DANIEL
Recommence s’il te plait.
Jacques recommence, va au fond, trace la diagonale, « mort », au milieu et « brise-toi mon cœur ».
DANIEL
Merci mon ami. C’est encore mieux. Mais tu n’as toujours pas pleuré ?
JACQUES
Non.
DANIEL
Pourquoi cela ?
JACQUES
Je ne peux pas pleurer comme ça, devant vous, ça ne vient pas.
DANIEL
Mais je ne veux pas que tu pleures vraiment. Je veux le son de tes pleurs. Pleur de la gorge. Tes larmes – l’action de tes glandes lacrymales – au cinquième rang, aucun spectateur ne les voit. Mais il faut qu’ils entendent que tu pleures. Qu’ils t’imaginent. Tu comprends ? En bon acteur que tu es, en plus du minimum syndical qui est qu’au Théâtre on doit t’entendre, tu dois ne jamais oublier qu’au delà du cinquième rang on ne te regarde pas : on te voit ; et qu’au delà du dixième rang on te perçoit, et qu’au delà du vingtième rang on te devine, que du balcon, on t’imagine et, pense donc un peu à ce qu’il nous reste de toi à la radio…! C’est donc ta voix et d’abord ta voix qui est ton corps ; c’est ce que l’on entend de toi, clairement, et les idées de ta diction, et comment l’entendons-nous qui dominent notre imagination de spectateur. Reprends s'il te plaît.






