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Né en 1951
Décédé en janvier 1988


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Article paru dans Alternatives théâtrales N° 96/97 de janvier 2008

CARLOS WITTIG-MONTERO - UNE ETOILE FILANTE
par Marie-Luce Bonfanti

A la recherche de Carlos Wittig-Montero, jeune prodige chilien qui aura marqué le théâtre français contemporain des années 1977 à 1987.

Branchez-vous sur Internet et vous n’aurez aucune idée de ce qu’a été pour le théâtre français ce jeune metteur en scène chilien, sorti de la fameuse école de cinéma et de théâtre fondée sous Salvador Allende et qu’une bourse d’étude – décernée à cet élève brillant, dont Raoul Ruiz se souvient encore – amènera à Paris en 1973, juste avant le coup d’état du général Pinochet.
Carlos Wittig-Montero a disparu en janvier 1988, à 37 ans, en laissant à tous ceux qui l’ont connu, qui ont travaillé avec lui ou qui ont eu la chance d’assister à ses spectacles, le souvenir d’un prodige de la mise en scène et de la direction d’acteur. Ainsi, vous pourriez consulter Georges Aperghis, Philippe Minyana, Maria Koleva ou Ariane Ascaride – pour ne citer que ceux-là, qui sont parmi les plus connus : chacun pourrait témoigner de l’importance de sa rencontre avec ce créateur d’exception, qui a voué son travail théâtral aux auteurs contemporains et à la scène expérimentale.

Le verbe fait corps et le corps devient verbe : le travail de direction d’acteur de Carlos Wittig-Montero à travers deux expériences théâtrales.

In America Cuicatl de Xavier Pommeret
J’ai rencontré Carlos au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique à Paris, où nous étions tous deux élèves étrangers inscrits, de 1975 à 1978, dans la classe d’Antoine Vitez. Jacques Rosner, directeur de cette grande école, donne à Carlos la possibilité de créer en son sein sa première mise en scène de théâtre en France. Le jeune homme commande alors à Xavier Pommeret une grande fresque sur l’histoire du Mexique, In America Cuicatl .
Lorsque les répétitions commencent, le texte est en cours d’écriture et se construit parallèlement à l’élaboration du spectacle. Nous, les comédiens, nous n’avons  donc aucune notion précise de ce que nous allons interpréter. Chaque journée de travail commence par une matinée complète d’entraînement physique et vocal. Lors de ces séances, Carlos nous emmène à la découverte de nos « résonateurs » selon la méthode de Grotowski, qu’il pousse au plus loin, nous promettant que notre voix pourra sortir de nos paumes de main ou du creux de nos genoux. Bien sûr, nous n’y croyons pas, pas plus que nous n’accordons foi aux descriptions de prouesses acrobatiques que Carlos dit attendre de nous et auxquelles il assure pouvoir nous mener en deux petits mois de répétition. Néanmoins, nous travaillons assidûment, passant nos après-midi à coller des syllabes éparses sur des endroits de notre corps, suivant une chorégraphie et des rythmes créés par Carlos. Ces danses étranges, ces exercices difficiles, cette grammaire corporelle m’absorbaient tellement que pas un instant je n’avais conscience que toutes ces syllabes mises bout à bout formaient des phrases et qu’en fait nous étions dans l’énonciation du texte écrit par Xavier Pommeret qui, de jour en jour, livrait à Carlos un nouvel arrivage de pages et de scènes auxquelles nous n’avons pas ou peu d’accès « conscient ». Tout au long de ces répétitions, ce très jeune metteur en scène sera un pédagogue inavoué et d’une générosité prolifique autant qu’universelle : il semble avoir engrangé dans sa pratique tous les exercices d’entraînement du comédien mis au point aux quatre coins du monde et, par cette connaissance virtuose, il fera tomber une à une nos barrières inconscientes – ces « blocages » derrière lesquels nous nous réfugions et nous nous empêtrons si facilement.
Pourquoi l’avons-nous suivi, alors que d’autres se sont rebellés contre cette méthode de travail qu’ils jugeaient « dictatoriale » – Carlos ne faisant pas appel à notre « intelligence du texte » ? Il y avait d’une part cette expérience passionnante du corps et de la voix, d’autre part les images poétiques – d’essence onirique – qui surgissaient sous nos yeux lorsque Carlos nous racontait le spectacle tel qu’il l’imaginait, il nous entraînait alors dans un monde inaccessible où l’impossible n’existait pas, où la représentation tenait de l’ordre du magique et où les acteurs ne connaissaient pas de limite à leur savoir-faire. Même si nous avons souvent ri sous cape des « visions » de Carlos, qui nous semblaient davantage appartenir à l’univers cinématographique  qu’à la scène théâtrale, nous sentions que son entraînement nous apportait jour après jour une liberté nouvelle, car nous progressions vers l’accomplissement de ces prouesses improbables qu’il nous avait annoncées en début de travail, de même que nous explorions – avec un succès inattendu pour certains d’entre nous – toutes les disciplines du métier d’interprète : chant, danse, acrobatie.
Lorsque le spectacle fut présenté, dans la salle Louis Jouvet du Conservatoire de Paris, Carlos Wittig-Montero avait gagné son pari et ses premiers galons de metteur en scène : il avait mené sept comédiens  par-delà leurs limites et, sous sa direction, ils étaient devenus les « corps du texte ».

Au travers de cette expérience, Carlos m’a fait comprendre que le travail de l’acteur consiste à donner chair au texte, en l’invitant à traverser et à habiter notre carcasse d’interprète, usant de nos muscles et de notre souffle pour résonner, sans que nous vienne la tentation de raisonner : fions-nous à l’intelligence du texte et, en nous, laissons-le prendre corps.


Orphée de Cosmas Koroneos

Carlos et moi, nous resterons des amis et des complices de travail. D’autres spectacles, donc d’autres expériences, auront lieu, telle que Topographie d’un nu  de Jorge Diaz, présentée sous chapiteau dans le Festival d’Avignon Off en 1981. Néanmoins, Orphée permet de mesurer l’intense progression du travail de recherche de Carlos Wittig-Montero, six ans après In America Cuicatl au Conservatoire. Laissons ici la parole à Raymonde Temkine :
« Carlos Wittig Montero, il y a deux ans, montait Zoé, maintenant de Cosmas Koroneos. Il vient de mettre en scène au Théâtre des Déchargeurs une seconde pièce, Orphée. De la constance dans l’admiration, et comme Carlos Wittig a raison ! Mi-grec, mi-français, Koroneos se donne d’abord pour philosophe ; je dis, moi, qu’il est poète, et de haut vol. Orphée, je l’ai lu, et c’était plutôt mieux car le texte n’est pas facile, avant d’aller voir le spectacle ; cela m’a permis aussi de juger du considérable travail d’adaptation à la scène de C. Wittig. Un homme impliqué dans une guerre n’a pas supporté le choc de tant de massacres chars canons antichars rouge noir napalm…’, le voilà dans un hôpital psychiatrique en proie à d’horrifiantes réminiscences. Il y avait dans la pièce un infirmier, un enfant idiot, une femme. Carlos Wittig en a fait des fantasmes du fou. Seule interprète, Marie-Luce Bonfanti, bouleversante. C’est une descente aux enfers ; en quoi l’aliéné est Orphée. Spectacle d’une étonnante intensité qui vous laisse sous le coup. L’enfer existe ; des hommes y plongent vivants. » 
Ce que Raymonde Temkine oublie de signaler, c’est que l’aliéné de Koroneos a également perdu sa femme (enlevée, emprisonnée ou morte) durant ce conflit et qu’il la recherche désespérément au fond de sa folie, jusqu’à finir par s’identifier à elle… seul moyen de retrouver son « Eurydice ». Orphée est un être hybride, ce qui permet le choix d’une interprète féminine, poussée dans sa part masculine.
Carlos va travailler cette pièce-poème de Koroneos telle une œuvre musicale. Sans me parler encore de « partition », il me demande à moi, l’interprète, de choisir arbitrairement dix motivations et de trouver pour chacune de ces motivations treize gestes l’illustrant et treize résonateurs différents. Mon premier travail est donc de me livrer à cette recherche purement formelle, sans aucun rapport apparent avec le texte de Koroneos. Lorsque ces dix motivations, déclinées chacune en treize gestes accompagnés de treize « voix »,  sont déterminées, il me faudra mémoriser ces cent trente expressions différentes et les appliquer au texte que Carlos a réparti en trois parties égales composées de cent trente vers libres. Donc, pour chaque vers libre, un geste et un résonateur différents. Ces cent trente expressions ou formules seront répétées trois fois, selon trois tempos – « piano », « andante » et « allegro ». Entre chaque partie, je suis priée de danser quelques mesures de cha-cha-cha, sur l’air de Pepito mi corazon.
Autant dire que la comédienne se sent larguée, réduite au rang de mécanique bien huilée, loin de tout apport créatif. Carlos a beau me répéter que c’est moi qui ai choisi les motivations, les gestes et les résonateurs, je me sens comme un robot décervelé, comme un pantin, « marionnette sans âme », entre ses mains. Et me voilà proche de la révolte… Il me faut puiser dans toute la confiance que j’ai pu avoir en Carlos Wittig-Montero et en ses qualités de créateur pour continuer sur cette voie que je juge aride et sans humanité.
Et pourtant, l’être que découvriront les spectateurs sur la scène du Théâtre des Déchargeurs est la parfaite représentation de l’aliénation, sans que jamais il ne soit fait appel à ces images convenues de la « folie » auxquelles souvent les comédiens aiment recourir.  Ici, juste un individu qui a perdu sa densité d’humain vivant, enveloppe traversée de centaines de « voix », agitée de gestes répétitifs qui lui reviennent comme autant de bribes d’un passé perdu, de fragments d’une personnalité éclatée. Cinquante minutes pendant lesquelles les spectateurs recevront de plein fouet, et sans que leur soit laissé le moindre répit, une vision crue, d’une violence inouïe, de la destruction d’un esprit déchiqueté par la souffrance et la barbarie d’une société guerrière. Cinquante minutes durant lesquelles l’interprète n’a d’autre tâche - combien ardue et absorbante - que de dérouler avec précision la mathématique de sa partition, ses trois fois cent trente vers libres, expressions et voix…
Expérience difficile, extrêmement passionnante, dont je n’ai compris la portée profonde et réelle qu’à travers le retour que me donnaient les spectateurs encore abasourdis et secoués par cette plongée aux enfers.
Carlos Wittig le magnifique, ce chilien audacieux qui se prenait pour Orson Welles, m’avait donné là une clé de jeu qui allait me servir tout au long de  ma carrière de comédienne et de pédagogue.

Vingt ans après sa disparition prématurée, seules quelques traces ou repères éparses du passage fulgurant de ce créateur si prometteur.

Comme comédien, Carlos Wittig-Montero a joué sous la direction d’Antoine Vitez dans trois spectacles : Iphigénie Hôtel de Michel Vinaver (1977), La Rencontre de Georges Pompidou avec Mao Zedong (1979), Le Revizor de Gogol (1980).
Il apparaît aussi dans plusieurs des Leçons d’Antoine Vitez, tournées par Maria Koleva au CNSAD.

Carlos Wittig-Montero n’a monté des auteurs contemporains, tels que Maria Koleva (La Sonate de Belzébuth et La voiture), Cosmas Koroneos (Zoé, maintenant et Orphée) ou Philippe Minyana (Fin d’été à Baccarat  ).

Carlos Wittig-Montero fut aussi un participant très actif à l’ATEM  de Georges Aperghis. L’Internet nous livre la trace de deux mises en scène : Mobilier urbain, spectacle musical de Claudy Malherbe et Carlos Wittig-Montero et, en 1987, un spectacle intitulé Détournements et controverses.

Cette mise en scène de 1987 à l’ATEM est sans doute la dernière de Carlos Wittig-Montero. Le metteur en scène est décédé au Chili, où il était retourné collecter des chansons populaires pour son futur spectacle qui devait être présenté au Théâtre 13, en mars-avril 1988. Nous devions commencer les répétitions fin janvier et j’allais y interpréter un « travesti avec un jambe de bois qui danse le mambo ». Encore un joli enjeu : une femme qui joue un homme qui joue à être une femme – où placer le masculin et comment décliner le féminin ? Quant au mambo et à la jambe de bois…

Que dire encore de Carlos Wittig-Montero ? Un jour, il nous a montré deux films qu’il avait tournés, là-bas, dans son école de cinéma fondée sous la Présidence d’Allende. Le Chili a perdu un grand cinéaste en nous offrant, pour un temps trop court, un grand créateur de théâtre.

 


PROMOTION 1978

CARLOS WITTIG-MONTERO



PROFESSEUR


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