Ariane Ascaride / Debout dans l’univers devenu solitude


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Ariane Ascaride / Debout dans l’univers devenu solitude

Arts de la rue Cirque Théâtre
ENTRETIEN

En janvier 2021, Bonjour Pa’. Lettres au fantôme de mon père a été publié aux éditions du Seuil. Ariane Ascaride s’y adresse à son père, mort depuis longtemps. Du silence de l’emmurée confinée au silence du tombeau, elle dénonce, comme elle le fait de films en pièces et de colères en indignations, le scandale de la situation faite aux empêchés. « Debout dans l’univers devenu solitude », comme disait Hugo, Ariane Ascaride « fait sentinelle » et redit « le murmure du rêve, l’espoir qui dit je crois, la faim qui dit je meurs ».

Après un an de pandémie, où en êtes-vous ?

Ariane Ascaride : Avant de parler de moi, je veux parler des autres : dans la rue, les gens m’arrêtent et me demandent « quand est-ce que vous recommencez ? », exprimant ainsi le besoin qu’ils ont de ce que nous faisons. C’est à la fois émouvant qu’ils nous supposent ainsi le pouvoir d’en décider, alors que nous ne l’avons pas, mais c’est aussi une immense frustration qui nous renvoie à la situation de perdition dans laquelle nous nous trouvons. Nous sommes tous, acteurs et spectateurs, dans une situation de survie, tout simplement parce que la possibilité de faire fonctionner l’imaginaire nous est ôtée. Cela concerne évidemment les créateurs, réduits à une gestation permanente, comme s’ils attendaient un enfant qui ne vient jamais, privés de la possibilité d’offrir ce qu’on peut partager avec les autres. Mais cela concerne aussi les spectateurs, qui ne peuvent plus rêver et se rabattent sur les écrans sans partage, où ils regardent, à l’intérieur de chez eux, des gens plats et désincarnés. J’entends beaucoup les gens dire « je n’en peux plus, je m’abrutis devant les écrans, je n’ai plus de plaisir ». Aller au théâtre, c’est autre chose : c’est faire une démarche, rejoindre un lieu consacré, participer à tout un cérémonial collectif, être avec les autres. Depuis un an, on mange, on dort, on voit peu de gens, on se parle au téléphone et le partage avec des inconnus n’existe plus. Songez qu’on ne parle plus à des gens qu’on ne connaît pas, jusqu’à l’absurdité grotesque qui nous a recommandé de ne plus parler dans le métro ! Et même si les gens essaient encore de sourire, même s’il y a des mouvements de solidarité, on n’en peut plus parce qu’on ne parle plus de plaisir, de désir, de création.

Pourquoi avez-vous écrit pendant le premier confinement ?

Ariane Ascaride : J’étais terrorisée à l’idée d’être malade et j’avais une sensation de fin du monde. J’avais l’impression de me retrouver dans une situation cauchemardesque, celle de la science-fiction, qui est un genre que je déteste. Mais je trouvais indécent de l’écrire à qui que ce soit de vivant, puisque tout le monde vivait la même chose que moi et que je ne pouvais pas m’arroger l’exclusivité de cette souffrance. C’est alors que j’ai décidé d’écrire à un mort, et j’ai choisi d’écrire au fantôme de mon père dont je savais qu’il pouvait m’entendre sans avoir à me répondre… Cela m’a permis de respirer alors que nous étouffions. Le deuxième confinement a été différent : non pas que nous en ayons pris l’habitude, mais la peur première était passée. Nous nous sommes mis en résistance, en nous disant qu’il fallait tenir et attendre le 15 décembre. Je jouais alors, depuis le 16 octobre, Le Dernier Jour du Jeûne, de Simon Abkarian, et de manière symbolique, nous avions laissé nos maquillages dans nos loges. Quand il a fallu aller les vider, après le 15 décembre, ça a été comme un jour de deuil. Depuis le 16 octobre, nous jouions les week-ends, et le premier soir avait été une des plus grandes émotions de ma vie. Je n’avais jamais vu un public comme ça ! Pendant les deux heures du spectacle, nous avions l’impression d’être comme sur le radeau de la Méduse, accrochés les uns aux autres. J’en ai pleuré aux saluts. Les gens étaient debout et exprimaient une ferveur bouleversante. Quand on sait par ailleurs que les théâtres n’étaient pas des clusters, que tout le monde se pliait aux règles, que nous remettions nos masques dans les coulisses, qu’on ne risquait rien dans les salles et que la ligne 13 continuait, pendant ce temps, d’être bondée, alors là, un seul mot venait avec l’incompréhension qui nous étreignait : non !

Et pourtant, tout le monde a dit oui au confinement et au couvre-feu…

Ariane Ascaride : Le plus étonnant, en effet, c’est la manière dont on se plie aux ordres, la capacité d’adaptation impressionnante dont tout le monde a fait preuve… Sans doute parce qu’on nous a fait entrer dans la tête cette idée de la mort. Pendant le premier confinement, j’ai appelé le Secours Populaire pour savoir comment les aider et j’ai téléphoné, avec d’autres bénévoles, à des gens isolés pour prendre de leurs nouvelles. Ça a été une grande leçon ! Je suis tombée sur des gens extraordinaires, qui me disaient « ne vous inquiétez pas, on va tenir ! » Mais au-delà de cette acceptation, comment allons-nous faire pour continuer ? Et quelle vie offrons-nous à la jeunesse ? Quelle société monstrueuse leur proposons-nous ? Quelle confiance peuvent-ils encore avoir ? Quels peuvent être leurs repères alors que voilà désormais un an qu’il n’y a pas de discours construit ? Évidemment qu’on cherche des solutions, mais certains sont désespérés. Pour les jeunes compagnies, c’est l’horreur. Peut-être qu’on n’a pas coupé toutes les aides, mais on a coupé l’élan, et il faut une force inimaginable pour encore faire des projets. Certains s’accrochent à l’idée d’une future tournée. Certains organisent cette drôle de chose que sont les représentations pour les professionnels, avec l’apparent frisson de la première. Jouer sans public n’est pas la fonction du théâtre. Une représentation professionnelle est une répétition, pas un spectacle. On continue à essayer de fonctionner comme si tout ce qui nous arrive n’existait pas. Mais cela reste illusoire : comment oser parler de solidarité avec celui qui n’a plus le droit d’exister ? À vrai dire, cela se produit aussi parce cela fait quarante ans que la culture a perdu la place qu’elle devrait avoir dans la société française. Nous ne sommes considérés que comme un divertissement alors que nous sommes tout sauf un divertissement.

La faute à qui ?

Ariane Ascaride : Parmi les gens de la culture, rares sont ceux qui parlent. Mais j’en veux surtout beaucoup aux politiques qui nous ont laissés tomber. Le seul mot d’ordre est celui de la prudence sur fond de culpabilisation. Et la culpabilisation liée au risque de contamination est petit à petit remplacée par la culpabilisation pré-électorale, puisqu’on est déjà en train de rejouer le violon de la menace du Rassemblement National. Et pourtant, un an sans les arts, c’est très grave. Un an sans entendre ceux qui offrent un éclairage sur la société, c’est très grave. Je sais bien qu’il y a des gens qui pensent que cette disparition n’est pas si terrible, mais c’est parce qu’ils ne savent pas qu’ils ont besoin de ce geste-là. On ne leur a pas dit. Évidemment que manger est essentiel, mais tout doit être mené de front : il est indispensable de réfléchir et de rêver autant que de manger. Voyez les enfants : ils vont mal si on ne raconte pas des histoires ! Nous vivons dans un temps qui ne reconnaît pas le rôle et l’importance de la culture. Les politiques – qui sont comme des midinettes face aux artistes et se contentent de l’anecdotique – ne savent rien de cette importance. Sinon, ils s’en seraient servi et l’auraient mise à la place qu’elle mérite. Lorsque Joe Biden donne la parole à une poétesse le jour de son investiture, on s’extasie, alors que tout le monde traite la poésie comme de la merde depuis cinquante ans… Les politiques se foutent autant des professeurs, qui offrent la possibilité de savoir, que des artistes qui imagent le savoir et donnent à réfléchir. Sans être vaniteux, il faut savoir qui on est et refuser de se faire traiter comme des moins que rien. Les saltimbanques – ce mot auquel je tiens tant – ne sont pas n’importe qui ! Pour tout dire, parfois je suis fatiguée, mais désespérée, non. Je suis en colère…

Catherine Robert
Catherine Robert est professeur de philosophie au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers depuis vingt ans et journaliste pour La Terrasse depuis quinze ans.

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