“Bernard CALLAIS” par Jacqueline Holtz (promo 1967)


Bernard Callais

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Sur le ton de la confidence heureuse, la fille de la météo avait annoncé aux infos qu’une certaine douceur s’amorçait. Mon court anorak me protégeait à peine des rafales du vent glacial qui balayait les quais de la Seine, ce dimanche soir de janvier. Arpentant le coin de trottoir devant la Samaritaine abandonnée, à l’angle du Pont-Neuf, j’attendais Rosine et Claude. L’exposition de portraits géants de bébés à leur premier cri avait disparu des grilles fermées du grand magasin, sauf un portrait. L’énorme bouille grimaçante, duveteuse, nez épaté, bouche tordue et œil mi-clos, offrait à l’unique passante intéressée, la vision tragicomique du premier K.O. d’un boxeur dépité ; bien pâlichon dans ce sombre hiver parisien. Cette image d’une vie toute neuve, à peine formée, était attendrissante de fragilité dans son  dénuement.

Un  minuscule échantillon d’humanité placardé sur une lourde tôle noire verrouillée pour un temps indéfini.
Tentant vainement de m’abriter derrière le kiosque à journaux devant la bouche du métro, je décidai de chercher un peu de chaleur en bas de l’escalier de la station, mais les courants d’air des boyaux souterrains ne valaient guère mieux qu’en surface. Je découvris avec étonnement l’existence d’un service de toilettes à l’ancienne, bien tenu : on aurait dit le wagon-lit d’un train d’une époque  révolue avec son alignement de portes en bois sombre vernissé  dans leur encadrement de murs carrelés. Une plaque émaillée blanche précisait d’une jolie ronde la fermeture des lieux à 18h30. Je résistai à l’envie d’entrer et remontai aussitôt de peur que Rosine  et Claude ne me cherchent.
Ils furent vite là car ils habitaient de l’autre côté du pont, sur l’île de la Cité.  Nous sommes partis bras dessus bras dessous vers ce bistrot inconnu où avait lieu la réunion. Je suivais leurs pas – c’était leur quartier -, ils me racontèrent au passage certains souvenirs de haltes joyeuses pendant leur enfance, dans des grands magasins disparus de la rue de Rivoli.
Je ne reconnus rien des Halles, à cette heure de la nuit tout me semblait laid et inhospitalier. La rue Saint-Denis recelait encore quelques devantures « chaudes » qui proposaient du « plaisir », du «  bonheur » même, derrière des rideaux noirs ou rouges au sommet d’escaliers étroits peu engageants. Le bar que nous cherchions était caché par les échafaudages du ravalement de la  façade de son petit immeuble anonyme. A 19h30, la porte arrière du café s’ouvrit pour nous et pour tous ceux qui avaient voulu s’y retrouver.  Armande nous accueillit à l’entrée avec  le patron de « l’Ami Louis ».
Des banquettes de moleskine  rouge  faisaient le tour de la salle  carrée, longeant les murs, et  au centre de chacun des plateaux de bois des tables, une assiette campagnarde  attendait les arrivants : des tranches de pain avec du pâté, du saucisson, du jambon, des rillettes.
– Servez-vous, dit Louis, c’est offert, commandez les boissons que vous voulez, vous n’aurez que vos consommations à régler.
J’appris qu’Armande habitait en face et que ce troquet servait de point de rendez-vous à Bernard et à ses amis.  Souvent ils venaient y boire un verre, et même dire des textes et des poèmes dans l’intimité de cette salle, à l’extrémité du long comptoir du bar.
Je reconnus Brigitte malgré son épaisse frange de cheveux noirs corbeau, malgré quarante ans passés sans nous apercevoir. Retrouvailles amicales, comme si la moitié de nos vies n’existait plus ou n’avait jamais existée. A côté de Brigitte, souriait une petite fille lumineuse à la crinière blonde, une charmante Alice qui veillait ce soir-là en compagnie de sa grand-mère, dans l’arrière-salle d’un bar. Le bistrot se remplissait d’adultes inconnus qui se saluaient, s’embrassaient ou se présentaient,  tous regardaient l’enfant gentiment.
Rosine, Claude et moi nous sommes serrés sur la banquette, dos au mur, faisant face aux autres. Derrière, au-dessus de nos têtes, de vieux clichés des Halles avant le trou étaient collés sommairement, sans encadrement. Ces souvenirs sépia d’un quartier bouleversé de chantier en chantier me laissaient sans émotion particulière car il m’était étranger.
Brigitte a sorti de son sac une photo de Bernard dans son long pardessus.
– C’est fou  ce que ce pardessus tombait mal, dit-elle tendrement râleuse, trop ample, mal ajusté.  Bernard et son pardessus !
La photo a circulé, et tout le monde a évoqué le fameux pardessus. Rosine a parlé des photos de Bernard en sa possession qu’elle aurait pu apporter, qu’elle aurait dû apporter, qu’elle avait oubliées tant elle était préoccupée par la lettre qu’elle lui avait écrite. Elle n’avait pas encore décidé si elle allait la lire publiquement. Elle en tremblait un peu.
Moi-même, j’avais imprimé un texte avant de venir. Les trois feuillets roulés dans mon sac, serrés par un élastique, j’attendais, comme elle, le moment propice, l’éclosion de la parole dans la spontanéité de cette réunion improvisée. Je n’avais pas décidé si je participerais ou non.
Louis est venu prendre les commandes, et nous nous sommes concentrés sur la carte des vins, côtes de Beaune blanc pour moi et côtes de Beaune rouge pour Rosine et Claude : le grand ballon de préférence. Nous avions faim et soif. La première gorgée de vin nous mit le feu aux joues.
A l’angle droit de la porte d’entrée, du bord de la banquette, une petite bonne femme au minois rond de soubrette de Molière s’est levée, un gros livre serré d’une main contre sa poitrine, une feuille de papier dans l’autre main.
– L’amour ne disparaît jamais…
Un peu vite, sans vraiment prendre le temps de respirer, elle a lu pour nous quelques lignes. Nous aussi nous retenions notre souffle à l’écoute de ces mots simples, si intimes qu’ils semblaient n’appartenir qu’à nous, à chacun d’entre nous en particulier.

…la mort n’est rien…je suis seulement passé dans la pièce à côté. Je suis moi. Tu es toi. Ce que nous étions l’un pour l’autre, nous le sommes toujours. Donne-moi le nom que tu m’as toujours donné. Parle-moi comme tu l’as toujours fait. N’emploie pas un ton différent. Ne prends pas un ton solennel ou triste. Continue à rire de ce qui nous faisait rire ensemble. Prie. Souris. Pense à moi. Prie pour moi. Que mon nom soit prononcé à la maison comme il l’a toujours été : sans emphase d’aucune sorte et sans trace d’ombre. La vie signifie ce qu’elle a toujours signifié. Elle reste ce qu’elle a toujours été. Le fil n’est pas coupé. Pourquoi serais-je hors de ta pensée, simplement parce que je suis hors de ta vue ? Je t’attends. Je ne suis pas loin, juste de l’autre côté du chemin.
Tu vois…Tout est bien !

Le temps de reprendre haleine, nous avons applaudi. Nos battements de mains – langage des signes – disaient  oui, que l’amour ne disparaisse jamais, que la mort ne soit rien, que nous soyons seulement dans cette pièce à côté, pas loin de ceux que nous aimons et qui nous attendent… que nos âmes trouvent l’apaisement au lieu de la souffrance et de l’effroi par la grâce des mots   de  Harry Scott-Holland.
Ensuite, Lisa a ouvert maladroitement l’encombrant volume et feuilleté quelques pages au hasard.
– Bernard aimait rire. Je vais vous lire quelques Brèves de comptoir de Gourio…« Il a raté son bac du premier coup !  »

Sourires. Des sourires sur les visages attentifs. Lisa s’est enhardie, elle a pioché dans la comédie humaine du zinc les mots inspirés de ces grands auteurs malgré eux.
– Si j’avais du pognon, je ferais bien le tour du monde en solitaire avec un pote !
– J’suis incapable de regarder un film en version originale, j’lis les textes en bas, après j’regarde l’image mais ils ont déjà fini de parler, j’sais pas qui a dit quoi !

Rires. Le rire qui apprivoise les larmes. Rosine et Claude passaient leurs journées à doubler les films étrangers en français, voilà un constat qui justifiait pleinement leurs efforts !
– Le Beaujolais nouveau est arrivé en camion, il va repartir à pied…
– C’est un iceberg celui-là, sept fois plus con que ce qu’on voit…
– Je vais m’acheter un répondeur, vu que personne m’appelle jamais, ça m’évitera d’attendre pour rien…
– Maintenant les gosses jouent à des jeux tellement compliqués qu’on dirait des boulots… »
« Encore une, a dit Lisa… »
– Les enfants sont imprévisibles, ils vieillissent et puis ils meurent. »

Nous étions ces vieux enfants attablés dans un de ces lieux de création spontanée : le vif du comptoir. Nous avions arpenté toutes sortes de scènes au cours de nos vies, des plus prestigieuses aux plus modestes – je me souviens de charrettes au centre de la plazza de torros d’un village au fin fonds de l’Espagne, Lorca aux lanternes, la lumière obscurcie par les moustiques-, mais ces répliques dignes des meilleures comédies nous touchaient. Nous étions le public toujours à l’affût des cris du cœur.

Annie est alors intervenue de sa place, à notre droite.
– Je sais que c’est triste et dur…enfin…mais je vais essayer, je vais essayer de vous la chanter quand même. A cappella, a-t’elle précisé dans un murmure.Frères humains, qui après nous vivez,

N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez avez,
Dieu en aura plus tôt de nous merciz.
Vous nous voyez cy attachés, cinq, six :
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous les os, devenons cendre et poudre.
De nostre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre !

Des morts en lambeaux qui demandent la compassion des vivants, non, les drôles de la Ballade des pendus ne sont pas drôles ! C’est une version hard de la mort.
Ferré, Reggiani, Jacques Douai et même Diane Dufresne  ont chanté Villon, le  premier des poètes maudits. Mais sa prière, par la voix sans pathos d’Annie, a fait vibrer nos tympans comme un diapason. Le diapason du Temps jadis et maintenant, demain existe t’il ?
Le chant et la poésie occupaient une telle place dans la vie de Bernard que j’imaginais avec  tendresse, Euterpe, Thalie, et leurs sœurs les Muses  balayant et chassant inlassablement les petites araignées noires qu’il avait dans un coin de la tête. Ses petites araignées, disait Rosine pudiquement. Nos petites araignées.
– Mon Bernard…
Courageusement, dès la fin des applaudissements pour Annie et Villon elle s’est levée, sa lettre à la main. Je savais qu’elle se faisait un peu violence, mais la soirée qui commençait prenait une tournure tellement inespérée : improvisée mais allant de soi, profonde sans fausse gravité, généreuse et sincère.
–  Mon Bernard…Le premier souvenir que j’ai de toi, c’était à l’automne 63, au Conservatoire. Tu étais assis sur le banc de pierre dans le hall, tu tenais dans les mains un gros livre écorné, fatigué d’avoir été lu et relu. Probablement un Molière, un Marivaux ou un Musset. Tu portais un pardessus beige dans lequel tu flottais, et tu avais l’air un peu perdu…comme moi. Nous avons échangé quelques mots, nous ne savions pas alors que nous partions pour une longue et indéfectible amitié.

Nous avons connu une amitié tendre et amoureuse, pas très longtemps, mais que de  moments délicieux passés ensemble: ce réveillon de Noël, gravé dans ma mémoire, où tu m’as fait un souper digne des plus grands chefs. Il n’y avait pas de caviar, pas de foie gras, pas de langouste, mais j’ai le souvenir d’un festin. Il y avait les bougies, la musique, il y avait toi, il y avait moi…c’était si romantique !
Nous connaissions tous ton intelligence, ton esprit, ta chaleur, ta fidélité à toutes épreuves : tu n’as pas manqué de me tendre la main quand j’ai eu de gros problèmes.

Tu avais la formidable qualité, inconsciente peut-être, de savoir t’adapter aux réalités quotidiennes ; ce qui t’a permis de faire face à des situations difficiles dans les premières années de ta vie parisienne…Dieu sait que ce n’était pas ta nature, mais tu as su te montrer présent, ponctuel et efficace quand il le fallait. J’ai toujours pensé que si tu avais eu des enfants, tu aurais été un père épatant, attentif, responsable, capable d’une autorité constante et constructive. Tu n’as pas eu d’enfant, mais tu as su te construire une grande famille. Bien que fils unique, tu as beaucoup de frères et de sœurs qui ont pour toi une immense tendresse, et je pense faire partie de ceux-là.
Voilà, mon Bernard, ce que je voulais, ce que je veux te dire. J’emploie le passé et le présent, c’est sans doute ma manière à moi de te montrer que tu ne nous as pas quitté, et que ce soir encore, tu es avec nous. »

Rosine s’est rassise, le cœur au bord des lèvres. Quarante-cinq ans au cours desquels, ensemble ils avaient joué, ri, dansé, voyagé, pleuré aussi la perte de sa sœur chérie emportée trop jeune par la maladie …elle avait au bord des lèvres, sa famille, la sienne – elle était mariée, Bernard avait perdu sa femme…retour sur images, nostalgie de leur jeunesse.
Chaque année, je retrouvais Bernard chez Rosine, autour d’une galette des Rois. C’était notre horloge qui ne comptait que les ans. Je n’avais pas avec lui ce lien fort qui les unissait, mais  au-delà des affinités, il y avait entre nous cette camaraderie naturelle, affective, que le choix de ce métier – cette aventure, disait René Simon – avait scellée une fois pour toute depuis nos années de Conservatoire. Il était spirituel, caustique, instable, sensible…il fumait trop, beaucoup trop. Les dernières fois, son joli visage émacié affichait le mal dont il ne parlait pas ; mais il était capable d’en parler.
Je me suis levée sans attendre et j’ai déroulé mon Prévert :
– Pour tous ceux qui nous sont chers, présents et absents : «  Cet amour ».

Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais…
Nous qui sommes aimés
Nous t’avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n’avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n’importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d’un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

Je n’ai pas entendu les applaudissements. En ce jour anniversaire de la mort de mon père, je pensais à lui aussi, je voulais dire à haute voix ce perpétuel manque d’amour qui nous étreint à bas bruit.
Sans temps mort, comme si un mystérieux chef d’orchestre dirigeait la soirée d’une baguette invisible, Manuello, l’amie journaliste a quitté sa chaise et elle  a traversé la petite salle pour se placer sur une marche, devant la porte, bien en vue de tous.
– Je vais vous raconter la dernière soirée de Bernard, a t’elle dit simplement. Nous l’avons passée ensemble.
Dieu que cette phrase m’a soulagée. La pensée qu’il était mort chez lui, seul dans la nuit, sans personne pour lui tenir la main, me taraudait.
– Il est arrivé à l’heure au restaurant, toujours très ponctuel, dans son grand pardessus. Nous avons dîné et discuté en nous chamaillant, comme d’habitude. Bernard était très fatigué. Sous son panama, sa chevelure avait repoussé et je lui ai fait un compliment sur sa coiffure, plus seyante. J’ai noté son expression, sa petite satisfaction de coquetterie. Ensuite nous sommes allés au théâtre…comme nous le faisions régulièrement. Depuis quelque temps, je ne choisissais plus que des comédies. Nous avons vu un Labiche, L’affaire de la rue de Lourcine. Il est sorti à l’entracte pour fumer une cigarette. Il avait beaucoup de mal à marcher. Après la représentation, je l’ai raccompagné chez lui. Il était vraiment très fatigué.

Le malaise fatal l’avait donc saisi peu après son retour puisqu’on l’a trouvé au matin en tenue de ville dans sa salle de bains. Le temps de rentrer. Après un tête à tête d’amis intimes au restaurant, après un affrontement rituel et complice, après le théâtre, dernière communion, il a quitté toutes les scènes.
Au Père Lachaise interdit aux visiteurs à cause du verglas, les amis s’étaient rassemblés dans la grande salle du crématorium pour voir partir en cendres la dépouille de Bernard, leur camarade. Ashes to ashes. A côté du cercueil, il y avait un grand portrait de lui maquillé en clown, jeune et beau, triste et gai. Le regarder nous rendait tristes, mais écouter sa voix dans la comédie musicale qui avait enchanté sa vie d’artiste nous rendaient gais. Quelques proches, dont Dave, ont parlé de lui à tour de rôle, avec cœur, et c’était juste. C’était bien malgré l’impersonnalité de cet endroit trop œcuménique. Nous entendions les gospels profanes de ce spectacle qu’il aimait tant- il incarnait Jésus -, mais je ne sais pourquoi, il manquait une prière, une vraie prière, qu’importe la foi ou la religion.

– Baroukh ata adonaï élohenu  mélèkh haôlam…
La voix de Michel, bien timbrée, égrena le Chema  quelques secondes et, s’excusant presque, il dit au micro : « Bernard prononçait très bien l’hébreu, et il aimait cette langue. »
Bernard n’avait plus de famille, il était veuf, et c’est une parente par alliance qui s’est occupée des funérailles. J’étais venue avec la crainte des rangs vides… il manquait des chaises. Avant de nous séparer, Armande a fait passer le message que ceux qui voulaient, pourraient se retrouver un soir prochain, la date et le lieu restaient à définir.

–  Je ne l’ai jamais appelé Bernard, a dit posément Gervaise, sa fidèle et vieille amie, sa presque maman. Mon p’tit Callais, il était mon p’tit Callais… Je vais vous dire une fable de la Fontaine : « Les deux pigeons. »
Les yeux dans les yeux, chez l’Ami Louis, Gervaise nous a conté l’aveuglement de nos amours, de nos vies ; elle nous a parlé du temps qui passe à perdre son temps, de la sagesse impossible de l’homme oiseau, du bonheur à portée d’aile que l’on repousse toujours à plus tard, comme un rendez-vous sans importance.

– Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre
L’un d’eux s’ennuyant au logis,
Fut assez fou pour entreprendre
Un voyage en lointain pays.
L’autre lui dit : «  Qu’allez-vous faire ?
Voulez-vous quitter votre frère ?
L’absence est le plus grand des maux : ……

Nous avons suivi comme une caméra objective le long vol chaotique de ce pigeon écervelé jusqu’à son  piteux retour au nid. Nous avons écouté Jean de la Fontaine prôner la quête du sentiment vrai, l’adieu aux miroirs.
– Ai-je passé le temps d’aimer ? A  finalement demandé Gervaise affrontant nos regards.
Il y avait dans le dernier vers de ce poème, le questionnement bouleversant d’une longue vie de femme et son corollaire « Ai-je passé le temps d’être aimée ? », l’interrogation universelle de l’artiste face au monde. Il y avait pour son p’tit Callais et nous l’offrande de son immense talent de comédienne. Nous avions les yeux pleins de larmes.

– Quoi qu’a dit ? – A dit rin.
– Quoi qu’a fait ? – A fait rin.
– A quoi qu’a pense ? – A pense à rin.
– Pourquoi qu’a dit rin ?
Pourquoi qu’a fait rin ?
Pourquoi qu’à pense à rin ?
– A’xiste pas.

« La môme néant » de Tardieu surgit de nulle part. Nicole, campée devant la porte le visage buté, le verbe haut,  transformait brutalement nos larmes en rires francs. Nous étions ces cœurs cabossés dans nos poitrines ouvertes qui passent si facilement d’une émotion à l’autre. Cette faiblesse – cette sensibilité à la beauté, à l’amour, au bonheur et au malheur de chacun -, nous l’avions comprise très tôt, acceptée, et cultivée comme une fleur éphémère.
Ce soir, fleur après fleur, un bouquet de tous les temps, de toutes les saisons de l’âme  s’épanouissait devant nous dans la douce chaleur de l’amitié.
Sylvie avait des yeux ardents dans un visage marqué au burin de la passion – celle des gens de théâtre -, marqué par les nuits blanches à tout donner de soi, en scène, pour la scène, le texte, les comédiens, les spectateurs. Elle dirigeait le Théâtre du Nord Ouest où Bernard jouait encore, donnant ses ultimes forces au père d’Elvire et au Commandeur, dans Dom Juan.

– Je suis si fatiguée. Me reposer…me reposer. Je suis une mouette…Ce n’est pas ça…Je suis actrice…mais oui…

Tchékov… en hommage à Bernard et à tous les artistes, Sylvie a lu le crédo de Nina, la Mouette :

– Trigorine ne croyait pas au théâtre, il se moquait toujours de mes rêves, et j’ai fini par cesser d’y croire, moi aussi, j’ai perdu courage. Je devenais mesquine, insignifiante, je jouais bêtement…je ne savais que faire de mes mains, comment me tenir en scène, je ne contrôlais pas ma voix. Vous ne connaissez pas cette situation : sentir qu’on joue abominablement ? Je suis une mouette…Non, ce n’est pas ça. Où en étais-je ? Je parlais du théâtre. Maintenant, je ne suis plus la même. Je suis devenue une véritable actrice, je joue avec délice, avec ravissement, en scène, je suis grisée, je me sens merveilleuse. Depuis que je suis ici, je marche beaucoup, je marche et je pense intensément ; je sens croître les forces de mon âme…Je sais maintenant, je comprends, Kostia, que dans notre métier, artistes ou écrivains, peu importe, l’essentiel n’est ni la gloire ni l’éclat, tout ce dont je rêvais, l’essentiel, c’est de savoir endurer. Apprends à porter ta croix et garde la croyance. J’ai la foi, et je souffre moins, et quand je pense à ma vocation, la vie ne me fait plus peur.

Savoir endurer jusqu’au bout, comme Nina ou Bernard, les galères d’un rêve qui bouleverse, déçoit le plus souvent, illumine parfois. Savoir endurer son rêve !
Un mois auparavant, juste avant Noël, Bernard était assis à mes côtés. Nous assistions ensemble à l’audition des élèves de Dominique. Tous les ans à la même époque il conviait quelques camarades de Conservatoire – Régine, Rosine, Marianne, Claude, Robert…- à l’écoute des comédiens en herbe qu’il formait avec rigueur et amour. Nous prenions des notes dans le noir sur chacun des élèves et nous les  lui remettions à la fin de l’exercice. J’ai le souvenir d’une grande et jolie jeune femme à l’aube d’une carrière peut-être, touchante Mouette à la fin du mirage…Dominique aimait les textes forts exigeant une technique sans faille. Il plongeait ses élèves sans culture dans Claudel, Sartre, Racine, Giraudoux, Tchékhov, Montherlant…tous avaient l’intelligence du texte grâce à sa pédagogie, à son sens du verbe, de la respiration. Grâce à sa foi inébranlable en un théâtre messager des âmes.
– Je ne souffre pas, m’avait dit Bernard juste avant le spectacle. Je commence un nouveau traitement.
Il souriait avec fatalisme. Le plus efficace des traitements était sans doute une de ces soirées qu’il goûtait fidèlement, comme une eau de jouvence : les vers admirables de Bérénice, la fougue amoureuse de Cléante, ou Nina. Il était reparti en compagnie de Rosine et Claude, trop épuisé pour une tablée dans un restaurant bruyant au service interminable. Je ne l’ai pas revu.

Chez l’Ami Louis, Armande accueillait encore quelques personnes et nous nous serrâmes pour leur faire de la place. Un vieux couple insolite s’installa entre Michel et Lisa : lui, petit homme en costume sombre à la distinction discrète –  l’allure cosmopolite d’un diplomate à la retraite et son épouse – elle, les traits lissés, élégante et raffinée.
– Présentez-vous, a demandé Armande de sa voix douce.
– Je m’appelle Sonia, et je dois à Bernard la traduction de mon livre.
Sonia parlait le français exceptionnel d’une étrangère érudite.
– C’est un roman, un peu autobiographique. Je suis australienne, franco-australienne de Melbourne. Mon livre est l’histoire d’une jeune russe pendant la guerre des nazis…je voulais vous chanter une chanson. Pour Bernard. Je lui dois tant.

Sonia a fait passer un CD à Armande, et quelqu’un l’a placé sur le lecteur. Quelques accords de piano ont couvert les bruits ambiants nous imposant assez vite silence et attention : une attention empreinte de curiosité. Un rythme de valse lente, puis la voix de Sonia. Où étions-nous soudain? Au Savoy avec Noël Coward ? Sur la scène du Shubert Theatre à Broadway ? Dans le somptueux salon du Titanic ? Nous étions sous le charme d’une sirène à la voix si mélodieuse qu’elle nous donnait l’ivresse des profondeurs de l’Océan. Cette perfection inattendue des graves comme des aigus, la pureté de ce  timbre d’or nous transportait dans une autre dimension : nous étions littéralement enchantés…
« Must we say farewell to dreams, to our hopes and our golden schemes, to the lake we roamed , hand in hand, to the castle’s high, you and I have planned…Day will end, the night will fall, in my dreams I will hear you call, Tell me, heart of mine, what am I to do? Must I say farewell to dreams and you!”
Janet Macdonald et Nelson Eddy ont créé «l’adieu aux rêves »  dans un duo sentimental de la comédie musicale Maytime, dans les années trente.
Jamais Bernard n’a dit adieu à ses rêves.
Des assiettes de gâteaux secs ont remplacé la charcuterie, et Louis a rempli nos verres vides. Je me souviens d’une chanson d’Aragon, tendre et grave, portée par la voix de Serge après celle de Sonia, sans transition, la condition humaine en quelques mots et quelques notes, en un poème.
– Il y a trois ans, a dit Armande, rompant le silence d’après la rumeur, Serge est venu me voir. Il voulait chanter.
Ses cheveux blancs ont du surprendre les jeunes élèves du célèbre cours d’Armande qui rêvent de Star Ac’. Serge chante maintenant. Non, il a fait mieux encore, il a donné une nouvelle vie aux mots du poète, en évoquant les maux des désirs de l’homme, il les a adoucit dans le partage. Nous étions en terrain de connaissance, entre nous et tous les autres …c’est ainsi que les hommes vivent…
– Je ne suis pas, comme vous, une amie de Bernard. Nous avons eu, il y a très longtemps, un professeur de théâtre en commun. Du temps de l’Algérie pour lui, à Marseille pour moi, bien après. L’année dernière, j’ai fait tourner Bernard. Il a interprété Abraham pour une de mes émissions protestantes à la télévision. Il faisait un temps épouvantable, les conditions de tournage étaient difficiles. Bernard recommençait les prises sans rechigner. Il a été d’un professionnalisme, d’une patience remarquable. Je ne savais pas qu’il était malade. Il disait les vers admirablement. J’ai aimé le connaître.

Virginia avait choisi un passage de la Bible pour nous accompagner dans les pas d’Abraham, en mémoire de Bernard. Du sacré au profane, du divin au mortel, de la foi à la frivolité, du péché au pardon. De la naissance à l’oubli…moments enchevêtrés, fleurs et ronces.
Bonheur et souffrance d’être.
– Jocelyne ? Tu veux nous dire quelque chose ? a demandé Armande, interpellant la voisine de Gervaise.
Jocelyne a sursauté, elle a rougi et balbutié très vite : «  Oh non, je ne veux pas…je ne peux pas, c’est trop…» Son trouble et sa volonté de silence étaient à la mesure de sa peine. Sa réaction avait une force d’émotion aussi intense que tous les mots offerts par les uns et les autres au cours de cette soirée expressive. Le dialogue avec Bernard s’était interrompu, Jocelyne avait perdu son interlocuteur privilégié. Ils n’étaient plus dans  l’intimité de la confidence, l’un avec l’autre : elle n’avait rien à nous dire.
– Et toi Armande, tu ne veux pas chanter ? A dit quelqu’un.
Elle a décliné l’invitation gentiment et démarré le CD de Godspell sur un solo de Bernard, son meilleur ami.
« Beauté circassienne », ces mots me vinrent soudain à l’esprit en découvrant Armande. La masse de ses cheveux s’enroulait autour de son visage comme un turban souple relevé et noué derrière la tête, dissimulant presque ses yeux admirables. Elle avait des pommettes hautes dans une ossature parfaite, une peau très claire et fine, une bouche sensuelle bien dessinée, des lèvres pleines. Elle était née dans la plus ancienne ville du monde, Alep, mais ses aïeules venaient indéniablement du Caucase. Une femme belle, sensible, à la voix suave.
Tous les membres de la troupe d’il y a trente ans qui étaient présents – la famille de Bernard -, se mirent à scander la musique du plat de la main sur les tables. Ils se mirent à chanter de tout leur cœur les airs célèbres, joyeusement, retrouvant des paroles oubliées, d’un même élan, avec Bernard, pour Bernard. Ensemble nous avons repris :
« Pitié pour nous, Seigneur ! Boum, tchikaboum tchikaboum tchik tchik… boum tchikaboum, tchikaboum, tchik, tchik..»
Quand enfin nous nous somme levés pour partir, je suis allée voir Louis, et payer mes verres de vin blanc. Je l’ai remercié pour la chaleur de son accueil.
– « Cet amour », le Prévert, m’a dit Louis derrière son comptoir, c’est un texte magnifique. Je    le   connais bien, je l’ai beaucoup travaillé. Je voulais être comédien mais je n’étais pas bon.

J’ai regardé Louis dans les yeux. Je lui ai souri affectueusement. Il était de la famille.

Fare thee well, Bernard, fare thee well.

« All’s well that ends well » William Shakespeare.

Réactions

  1. 16/12/2009. Bonjour,
    Je viens de lire la lettre de Jacqueline Holtz à propos de Bernard Callais et je suis bouleversé. J’avais joué avec lui dans “Henry VI” en 2006 au Théatre du Nord Ouest. Je ne le connaissais pas, mais j’avais été impressionné par son talent et sa rigueur. J’aurais aimé mieux le connaitre, mais dans ce métier on se frôle souvent, mais sans plus. Nous avions pris un café une fois ensemble et il m’avait dit que la veille, son amie Armande Altaï était venue voir la pièce et il m’avait un peu parlé de sa vie sans mentionner qu’il avait fait le conservatoire. J’ai appris son décès il y a peu et cela m’a beaucoup peiné. Je joins deux photos d”Henry VI”, j’espère que cela fera plaisir à ses amis.
     Jean-Noël Gayte.

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Bernard Callais, Jean-Noël Gayte… (Henry VI – TNO- mai 2006)
Bernard Callais et Jean-Noël Gayte (Henry VI – TNO- mai 2006)

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