Etat d’exception contre exception culturelle…


Etat d’exception contre exception culturelle…

Olivier Balazuc / Au nom de la défense de la vie, ne laissons pas tuer le vivant
Théâtre

ENTRETIEN

Spectacles mort-nés, concours supprimés, fermeture des lieux de culture, report incessant des autorisations de réouverture, sentiment de brimades inégalitaires : les artistes vivent les confinements et la fermeture des salles de spectacle comme une blessure dont les conséquences risquent, à terme, d’être graves voire mortelles pour certains. Olivier Balazuc est dramaturge, comédien et metteur en scène. Il enseigne à l’IEP de Paris et au Cours Florent et s’inquiète avec vigueur de l’état d’exception désormais imposé au spectacle vivant.

Comment considérez-vous le traitement aujourd’hui réservé à la jeunesse ?
Olivier Balazuc : La jeunesse est la grande sacrifiée de la Covid et il ne fait pas bon être jeune aujourd’hui… Culpabilisés comme possibles vecteurs, privés des premières fois et des joies de l’apprentissage, on a confisqué aux jeunes non seulement leur horizon mais aussi leur présent. Plus de petits boulots, plus de possibilité de se réunir, examens ou concours supprimés (comme c’est le cas pour les élèves comédiens) : tout cela est d’une violence ahurissante. Or sacrifier la jeunesse, c’est sacrifier l’avenir ! Je viens de reprendre les cours à l’IEP de Paris, qui tente de s’adapter à la situation. S’adapter, la plupart du temps, cela veut malheureusement dire convertir le « présentiel » en « distantiel », ces floraisons furonculaires de la novlangue. Appelons un chat un chat : il y a la présence réelle et le virtuel. Et Sciences Po privilégie autant que possible la présence. J’enseigne aussi au cours Florent, où nous continuons de travailler « en vrai », malgré la suppression des concours nationaux. J’ai choisi un projet qui intègre les contraintes sanitaires comme autant d’enjeux dramaturgiques, pour ne pas faire « comme si » tout était normal, pour ne pas abstraire les masques et les interdits, mais au contraire, pour permettre aux élèves de prendre le dessus, d’explorer les grandes scènes du répertoire classique ou contemporain à partir de ce traumatisme. C’est paradoxal d’incarner la parole des poètes avec un bâillon sur la bouche, mais cela dit bien ce que ça veut dire. Comme de s’étreindre ou de se battre sans se toucher…

Pourquoi le théâtre est-il particulièrement victime du confinement ?
O. B. : Le théâtre, c’est l’art vivant dans sa forme la plus irréductible : il ne saurait s’accomplir hors la présence réelle des spectateurs et des comédiens réunis dans un même lieu au même moment. Les captations, les retransmissions sont extrêmement utiles en tant que documents, mais elles ne peuvent se substituer à l’expérience vécue d’une représentation. Dont acte. Le théâtre est peut-être l’ultime garde-fou d’un monde qui ne verse pas dans le virtuel. Comme Astérix, il résiste encore et toujours à l’envahisseur ! Résister, c’est insister. Alors, j’insiste : l’art vivant proclame un art de vivre qui donne tout son sens au mot « culture ».
Qu’on ne s’y trompe pas, ce qui se joue à travers la gestion de la crise, c’est bel et bien un changement de paradigme. À marche forcée, sous couvert de protection sanitaire, il nous est inoculé cette idée que l’homme est un danger pour l’homme, qu’au nom de la survie nous devrions renoncer à tout ce qui fait le sens et le sel de la vie. La pédagogie et la précaution ont cédé le pas à l’injonction morale, on met en accusation « l’esprit de convivialité »… Mais il s’agit avant tout de préserver la « sociabilité », qui est le ferment du vivre ensemble. Il n’y a plus d’espace public, sinon des trajectoires. Les mesures d’exception se voient prorogées, durcies, puis s’imposent comme l’ordre des choses. Quel est l’héritage de ce XXIe siècle encore jeune ? L’instauration d’un état de crise permanent qui, sous prétexte de nous sécuriser toujours davantage, nous impose de fait un état sécuritaire. Entre le terrorisme et la Covid, que reste-t-il de l’espace démocratique ? Dans le principe, nous demeurons un état de droit, mais pour des raisons de sécurité, on voudrait nous imposer une loi de « surveillance globale ». Dans le principe, nous sommes libres d’aller et venir, mais pour des raisons de sécurité, ce droit est limité à faire tourner l’économie et à consommer. Tout est fait pour qu’au nom de la prévention, nous consentions à ce changement de paradigme. Et le ressort en est la culpabilisation… C’est d’une perversité redoutable. On nous obnubile avec des litanies de chiffres. Toutes les questions de fond sur les effets et les causes ont été glissées sous le tapis. Pourtant, la crise sanitaire n’a fait qu’accuser les failles systémiques qui existaient avant (précarité, chômage, environnement, service public). J’ai l’impression que c’est moins le virus que le système qui mute et se survit à notre corps défendant, en dévitalisant au passage tous les contre-pouvoirs, les libertés fondamentales, le débat démocratique… pire, notre volonté de les défendre. Nous nous bornons à attendre, avec lassitude, l’annonce d’un confinement plus sévère ou total. C’est comme si nous étions déjà confinés dans l’âme.

La sagesse n’impose-t-elle pas d’accepter la fermeture momentanée des lieux à risque ?
O. B. : Mais jusqu’à quand ? La question de la réouverture a cessé d’être une actualité brûlante, pourquoi ? Cela va faire un an que nous vivons de confinements en couvre-feu et l’horizon ne cesse de reculer. L’efficacité des vaccins semble remise en cause par certains, des variants fleurissent de partout et l’on nous habitue à l’idée qu’il va falloir vivre « avec » le virus. Je conteste la légitimité de la fermeture des lieux de culture et la dénonce aujourd’hui comme étant idéologique. Quel risque ? Les salles de spectacles, les cinémas, les musées, en s’adaptant aux mesures prophylactiques, en réduisant les jauges, n’ont eu à déplorer aucun cluster. En termes de bénéfices-risques, comment peut-on accepter sans révolte un arbitrage gouvernemental qui privilégie les lieux de culte, alors que les rassemblements religieux ont été les premiers foyers de contagion sur le territoire ? Comment peut-on accepter que le gouvernement fixe, sans consultation des instances démocratiques, ce qui est autorisé ou non, ce qui est de première nécessité ou pas, alors même que ces décisions défient le bon sens. D’un côté la gabegie des grands magasins à Noël, les transports et les églises bondés, de l’autre les lieux d’art fermés. C’est inique et cynique ! Et surtout irrationnel. Mais il y a plus grave encore. Ne pas remettre en cause la légitimité de ces fermetures revient à accepter que l’on conditionne l’art à un hypothétique retour à la « normale ». Où ? Quand ? Et quelle « normalité » ? L’art n’est jamais aussi nécessaire que dans les périodes de crise, parce qu’il rebat les cartes de la norme. Les théâtres ne sont ni un dérivatif ni un expédient dont on peut se passer, pas plus que les musées ou les cinémas. Ils sont une alternative vitale au flux d’information en continu, à l’absence de perspective, au néant de la parole politique. Ils sont le terreau de la distance critique, de l’élévation par la beauté. La subversion de l’art est l’antidote à la viralité polémique, au poison de la peur. La société des écrans nous apprend, de manière programmatique, à « valider » passivement notre condition de consommateurs résignés, encagés et dépendants, la nouvelle « normalité ». Je peux comprendre et j’admets que, pour un temps, nous devions renoncer à certaines habitudes de « convivialité », mais pas à la « sociabilité » ! Que l’on exclue temporairement le verre d’après spectacle au bar du théâtre ne signifie pas que l’accès au poème soit condamné. Au bout du compte, ce qui devient « normal », c’est que les lieux de culture soient fermés, que l’art ne soit plus une part active de nos vies.

Le public doit renoncer au théâtre mais peut regarder des séries. Consolation ?
O. B. : Que ce soit clair, j’aime les séries, j’en tourne et j’en regarde, mais cela ne m’empêche pas d’avoir une distance critique. Les sujets, la qualité des scénarios, les moyens investis en font certainement la forme artistique la plus créative et la plus dynamique de ce début de millénaire. Comme le formulait Gérard Wajcman dans son ouvrage Les Séries, la crise, les femmes (Verdier, 2018), la forme-série épouse la forme d’un monde en crise. Le cinéma avait façonné des mythes sur grand écran, la série les déconstruit sur petit écran. L’addiction qu’elles suscitent raconte aussi notre rapport à la société de consommation. Contrairement à un film ou à un spectacle, une série ne s’inscrit pas dans un temps clos, elle est une dilution, elle épuise toutes les ressources de la trame narrative, développe de saison en saison tous les destins des personnages et finit par abolir la notion de point de vue qui, selon moi, est l’essence d’une œuvre d’art. Au fond, on en vient à une sorte de relativisme : les personnages ont tous des problèmes, des vies de couples, des secrets, tout se vaut. Une œuvre close dans le temps ose un point de vue, l’affirmation d’une subjectivité, donc d’une altérité. J’attends de l’art qu’il me déplace, plus qu’il ne me confirme dans mes conceptions et dans l’image que me renvoient déjà les médias. La série se consomme chez soi et conforte le spectateur dans son solipsisme. Le théâtre est un rendez-vous, on s’y déplace pour être déplacé, pour se confronter à l’altérité.

Revenons aux lieux de culture. Que faire, alors ?
O. B. : Résister, donc insister. Ne pas collaborer par un silence coupable. Réclamer sans cesse leur réouverture comme un bien de première nécessité. Tout devrait être mis en œuvre pour qu’ils soient ouverts, quitte à en discuter les modalités au cas par cas. Pourquoi ouverts ? Parce que ! Je n’arrive pas à comprendre ce désert de parole… Aucun grand directeur de lieu ou de festival ne s’exprime, c’est sidérant. Se taire revient à consentir. On attend quoi ? Le retour des jours meilleurs ? Ce n’est pas parti pour. Si le monde de la culture se laisse ôter son pouvoir de parole, alors le monde peut se passer de la culture. Est-ce le bon signal ? Heureusement, de nombreuses structures se démènent pour accueillir les artistes en résidence, leur permettre d’achever leur création, travailler à la diffusion future des spectacles, ouvrir les répétitions à quelques spectateurs, en respectant un protocole plus strict qu’ailleurs. Il serait temps, pour conjurer la gouvernance par la peur, de rendre la parole virale. L’art ne risque pas d’accroître la courbe épidémique… mais peut-être la volonté collective de résistance à ce monde mortifère qu’on nous impose, au prétexte de nous sauver.

L’année blanche accordée aux intermittents du spectacle n’est-elle pas une consolation ?
O. B. : Pas si elle est le moyen d’acheter notre silence. C’est un pansement sur une fracture ouverte. Accorder le prolongement des droits aux artistes qui se voient privés pour la plupart de la possibilité de travailler, cela me semble la moindre des choses. Ils ont cotisé pour cela. D’ailleurs, s’ils ne travaillent pas, comment feront-ils leurs heures pour l’année prochaine ? Beaucoup vont basculer au RSA. Précariser les artistes, les priver de leur moyen d’expression, revient à les rendre muets, dépendants, asservis. Voilà qui sert d’exemple à la société entière. Et pendant ce temps, les entreprises du numérique affichent une santé financière insolente. Ce système n’en finit pas de muter, ce système économique dévastateur qui non seulement ne crée rien, mais détruit toute richesse, après l’avoir épuisée. Ne nous laissons pas confisquer le fameux monde « d’après ». Au nom de la défense de la vie, ne laissons pas tuer le vivant. Ce sera un premier acte de résistance. Insistons.

Catherine Robert
Catherine Robert est professeur de philosophie au lycée Le Corbusier d’Aubervilliers depuis vingt ans et journaliste pour La Terrasse depuis quinze ans. …

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