François FLORENT (publication du 22 Octobre 2009)

En réponse
au “Point de vue” de Julie Brochen, directrice de l’école du TNS
et Daniel Mesguich, directeur du Conservatoire,
paru sur lemonde.fr du 27 juillet 2009
lire l’article sur Google : “Un diplôme de comédien : ridicule !”

et au “Point de vue” de Tierry Pariente, délégué au théâtre
au ministère de la culture et de la communication,
paru sur lemonde.fr du 29 juillet 2009
 lire l’article sur Google : “L’enseignement théâtral va bien”

Qui suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
par François Florent

On ne m’en voudra pas de cette mince altération du fameux vers.
Pour m’infiltrer dans la passe d’armes entre Julie Brochen / Daniel Mesguich et Thierry Pariente, ne m’est venu et revenu – ostinato – que ce titre qui prélude à ma brassée de notes de lecture mettant face à face les deux prises de position, allant de l’une à l’autre, les superposant, les neutralisant, les mettant dos à dos…
La diatribe est frontale dès les titres :
« L’enseignement théâtral est menacé / L’enseignement théâtral va bien. »
Un art s’enseigne-t-il ? ou plutôt la part de l’art dans la pratique théâtrale peut-elle s’enseigner ? Un acteur est apparemment un artisan d’art comme l’est un ébéniste, un doreur sur tranches, un plumassier, un luthier…
Dans la dénomination gouvernementale officielle des « métiers de l’artisanat d’art », le métier d’acteur ne figure pas. On en vient au vieil adage « acteur c’est pas un métier » !
Indiscutablement la part artisanale de la profession d’acteur s’enseigne et doit être enseignée ; par ailleurs cette part artisanale est essentielle dans la perspective d’une éducation humaniste prenant l’art dramatique pour levier.
Il ne s’agit certainement pas de « laisser proliférer partout en France des formations théâtrales non professionnelles » ; c’est dans la seule optique d’un exercice professionnel de la profession d’acteur que peut se définir un « enseignement théâtral », le seul qui puisse servir utilement quelles que soient les indéterminations de la vie.
Me suis-je conformé à ce précepte que je fais mien ?
Mon « enseignement » – je garde les guillemets – se range-t-il dans le supérieur ou l’inférieur ??
L’art, lui, ne s’enseigne pas. J’en ai l’absolue conviction. Il se débusque.

«Nos deux établissements ont été créés dans le passé. Aujourd’hui, ils ne le seraient sans doute plus » disent Brochen et Mesguich ; Pariente, lui, nous affirme que sept nouvelles écoles supérieures viennent d’être créées…incluant l’ENSATT (anciennement Rue Blanche…cette ancienne appellation a curieusement la vie longue…)
Alors le passé c’est quoi ?
Le Conservatoire et l’Ecole du TNS ont-ils le même passé…sont-ils du même passé ?
Les Ecoles de Bordeaux, Limoges, Rennes etc… ont été créées en, disons, 2006.
Florent a été créé en 1967, sa Classe Libre en 1979.
L’Ecole du Théâtre national de Strasbourg
a été créée en 1954 par Michel Saint-Denis dans une première vague de régionalisation voulue par Jeanne Laurent.
L’ENSATT a été créé dans la foulée des Chantiers de la Jeunesse par Vichy en 1941. Il serait d’ailleurs passionnant qu’un historien s’intéresse à l’histoire de la Rue Blanche pendant la guerre. En s’installant à Lyon, haut lieu de la Résistance, l’ENSATT a paradoxalement concrétisé le dogme vichyste du « retour à la terre et du provincialisme ».
Le Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris a été créé en 1784 (ou 1806 c’est selon). Des modifications ont bien sûr eu lieu (au cours du XIXe et après la Seconde Guerre).

Mon passé m’exclut-il du passé des autres…même du passé de ceux qui n’ont pas de passé ?

Thierry Pariente nous dit qu’on peut étudier « la science politique ailleurs qu’à « Sciences Po ».
—-Mais cher Thierry, quand nous entrions au Conservatoire, on avait la conviction et la sensation qu’on entrait à Polytechnique – nous espérions le bicorne et l’épée…
Nous savions que nous allions approcher « le savoir humain des grands acteurs (Fabienne Darge) » qu’on ne pouvait rencontrer ailleurs (Louis Seigner, Jean Yonnel, Georges Chamarat, Pierre Dux, Fernand Ledoux, Pierre Bertin, Béatrix Dussane, Jean Marchat, Jean Debucourt, Henri Rollan, Robert Manuel (si,si)… j’en oublie… il y eut l’électron libre René Simon, le problématique Jean Meyer…plus tard Jean-Paul Roussillon, Michel Bouquet…Antoine Vitez, l’acteur, savait ce qu’est l’acteur…
On n’a pas multiplié par onze Polytechnique, bien qu’à Montpellier ou à Grenoble, on se soit frauduleusement emparé du mot.
L’X est seule et unique. Il s’y trouve des doctorants ayant quitté leur « hideuse province ».
Voila le Conservatoire décapité, cavalièrement écarté de la liste des grandes écoles de la République.
Il aurait fallu que Daniel Mesguich eût le cran de signer seul l’article du Monde. Au vu du passé historique que j’évoque ci-dessus, le signer avec l’actuelle patronne du TNS c’est déjà abdiquer.

Suis-je à tout jamais coupable de désertion et de félonie d’avoir opté pour le « privé » ?

Mais ce n’est pas pour autant que le Conservatoire doive avoir un monopole du genre « délivrance d’un diplôme national supérieur professionnel de comédien ». Mesguich, d’un revers de plume, écarte heureusement l’idée d’un diplôme de comédien.
C’est en effet ridicule car ce diplôme induirait une hiérarchie, partant une dépendance économique et de considération, dans une profession qui par essence est ennemie de toute titularisation. On les voit d’ici les rentes de situation…comme l’ont été les chefs d’emploi à la Comédie-Française, autrefois. Ou les choristes/agents électoraux dans les opéras de nos régions, aujourd’hui.
« Administrativité » est un néologisme endimanché pour mise au pas et quotas – la paternité en revient-elle à Julie ou à Daniel ?
On imagine déjà le dialogue entre un acteur d’Etat et un minus habens :

– Dis-donc, superchic, avec ton insigne de la NSDAP (Nouvelle section des acteurs professionnels) !
– Oui, il faut la porter pendant les répétitions, il y a des clandestins et il y a des contrôles.
– Tu n’peux rien faire pour moi ? J’ai plus droit aux ASSEDIC, parce que les pubs, les feuilletons ça n’compte plus…Pendant trois ans, j’ai été brillant chez Périmony, c’était le dernier cours privé avant l’interdiction ; j’ai pas été à la plate-forme.
– C’est strict. Le directeur du Centre ne veut pas d’ennuis. Il veut être reconduit avec plus de subventions, mieux, il vise l’Odéon.
– Oh, j’ai fait un stage de réinsertion pendant un week-end à l’Atelier régional de rééducation de Pithiviers, c’est pas ça qui…
– Si, si. Va voir le dirlo…Présente-lui ta soeur…ah ! j’sais plus…non, ton jeune frère…Il lui faut du nombre pour ne pas disparaître. Pithiviers est sur la liste noire. Tu te rappelles Toulon et les chinois.
Il paraît que les anciens de la Classe Libre de Florent ne sont pas non plus admis à la NSDAP.

«Jusqu’où ira-t-on pour nier les spécificités de l’art, l’irréductibilité, par exemple, de ses objectifs pédagogiques ou de ses modalités d’évaluation à ceux qui ont cours dans les autres métiers ? »
Je reprends à dessein cette phrase du papier Brochen/Mesguich qui m’apparaît comme l’élément central de leur charge et qui accuse même – en passant – le fortuit d’un concours d’entrée dans une école d’art dramatique, fut-elle la mienne ou la leur.
Oui, l’art est partial et son appréciation, mouvante. C’est ce caractère inattendu et surprenant qu’il faut sauvegarder.
En la matière, l’habileté et l’adresse françaises doivent être missionnaires et convertir l’enrégimentement et l’interventionnisme qui ont cours au nord de l’Europe.
ERASMUS et ses épigones ne doivent pas être des rouleaux compresseurs qui avancent du Nord vers le Sud mais être des vecteurs de confluence entre des savoir-faire éprouvés, fussent-ils immémoriaux et frustes.
Si de nous trois, cher Daniel, cher Thierry, il en est un qui, pour des raisons que vous connaissez bien, se sent et se veut européen de souche, je me permets d’avancer que c’est moi.
Le plurilinguisme, cher Daniel, sera sans doute sous peu la condition élémentaire de l’exercice de la profession d’acteur et pas seulement dans le domaine de l’audiovisuel – il faut s’attendre à d’autres merveilleux Andrzej Seweryn…et le voyage ne se fera plus uniquement dans le sens Vistule Ø Bords de Seine…-
Il me faut absolument reproduire, cher Thierry – je vous vouvoie, je tutoie Daniel ! – un moment de votre article qui me turlupine : « Toute la jeunesse étudiante en Europe apprend à se connaître par des échanges de savoirs. Au motif qu’il faut absolument préserver la singularité des formations artistiques et ne pas inféoder à un savoir purement théorique un apprentissage qui est aussi et surtout sensible, il faudrait en exclure les futurs acteurs et actrices de ce pays ? »
Votre argumentaire saute-moutons, vraiment, me désarçonne. Il me sera aisé de prendre le TGV pour me rendre à Lyon, nous reprendrons dans un bouchon notre très amicale conversation que nous avons eu dans un resto de la rue Montpensier où vous m’aviez convié… De longue date, je vous dois une invitation en retour…
La collusion d’un ensemble de mots m’interpelle :
Bien entendu que l’échange de savoirs est indispensable. Sans le moindre soutien – et peut-être sous des ricanements – j’ai initié cette indispensable façon de faire avec des échanges de chargés de cours, d’élèves, de troupes de jeunes acteurs venues des Etats-Unis, de Pologne, de Tchécoslovaquie dès 1988 – je vous fait grâce des détails -, avec des participations à des festivals d’écoles SUPERIEURES à Bratislava, Cracovie, Hambourg, Sydney, Melbourne, Hanoï – j’en passe -, des symposiums de pédagogues au Royaume-Uni, en Autriche, aux Etats-Unis, en Australie, – j’en repasse – ; je voudrais amplifier ces échanges,
mais hors plate-forme ne serai-je pas jeté dans les ténèbres extérieures…

Il serait par trop prétentieux de décliner un ensemble de noms d’acteurs français qui ont bénéficié de ces échanges grâce à Florent et il me serait naturellement tout à fait impossible de vous redire le nom de tous ces jeunes étudiants-acteurs non français qui ne rêvaient – lors de ces échanges- que de formation d’acteurs à la française…
Par essence, cher, très cher Thierry, la « formation » – si par chance ce mot est le bon – la formation artistique patouille dans la singularité, se nourrit de la contradiction et de l’aporie, se doit de mettre en pièces règles et règlements après les avoir appliqués avec virtuosité…
Je reste ébaubi à l’idée qu’un apprentissage puisse être sensible !
L’élévation de la condition sensible s’instille par touches, rencontres, filiations… hasards… et, vraiment, ne s’inféode pas à un apprentissage théorique.
L’histoire de l’Art atteste de ce heurt fracassant.

Je vous l’accorde, cher Thierry, on sort diplômé du Conservatoire national mais ce titre n’a de valeur que celle qu’on veut bien accorder à l’établissement.
Et il en sera rudement ainsi pour les étudiants sortant de la plate-forme… à moins qu’ils ne jouissent pour leur parcours professionnel ultérieur des privilèges d’une nomenklatura…
Tout ce remue-ménage de LMD et de onze écoles supérieures – accouche de diplômes non pas à la sortie mais à l’entrée.
-En ne faisant pas le mariole, en se tenant à carreau, il n’y a pas de souci à se faire ! dira le malin.
Sous l’appellation ronflante d’écoles supérieures je vois le filigrane « écoles exclusives et excluantes ».
Cher Thierry, donnez-moi tort.

Le moment est propice, me semble-t-il, Daniel, de lancer une étude statistique sur la destinée des anciens élèves du Conservatoire…disons, depuis la direction de Roger-Ferdinand. L’Association des Anciens du Conservatoire
pourrait utilement y participer.
Tu évoques l’extrême sélectivité du concours d’entrée du Conservatoire. A différents titres, je la connais bien ; je suis comme lié à elle, année après année, depuis 1956.
Cette sélectivité est incontournable …et même pédagogiquement profitable sous certains angles.
Cette aubaine peut et doit même servir à corriger ce qu’on appelle communément l’injustice (…la partialité…les parti pris…le piston…et toute cette quincaillerie qu’on attribue à l’échec) pour s’obliger à un nouveau regard sur soi.
Hasarde-toi à publier les noms de tous ceux et toutes celles qui ont réussi le concours d’entrée du Conservatoire depuis la guerre…
Cette sélectivité a-t-elle été vraiment en accord avec les verdicts des décideurs de la profession ? A-t-elle pour le moins atteint sa justification ?
Le constat de cette étude statistique prouvera qu’en matière artistique toute sélectivité flageole – alors que la vie adulte ne fait que balbutier –… et pourtant il ne faut pas pour autant l’accabler… (Sublime paradoxe qui ne peut s’inféoder !).
Avec cette plate-forme, cette éclopée de sélectivité devra dorénavant se reproduire onze fois…
Ce clonage comment se ferait-il ?
Tes désormais alter ego de Limoges, Bordeaux, Montpellier, Rennes auront-ils obligation de recevoir un quota de candidats du Limousin, d’Aquitaine, de Languedoc-Roussillon, de Bretagne…Auras-tu l’obligation de recevoir un quota de franciliens patentés ???

Tu sais, Daniel, pour ma part, venu des Marches de l’Est, germanophone de naissance, il est trop tard pour déboulonner la prééminence du Cons dans mon coeur de jacobin fédéraliste (mon paradoxe à moi…La France est cette Région de l’Union européenne qui a l’avantage et le bonheur d’être de part et d’autre du 45ème parallèle et qui a la chance d’avoir Paris pour métropole, plus renommée dans le monde que le Primat des Gaules et le Château Pétrus)…et je garde chevillée au corps cette notion d’ enseignement pyramidal dont tu parles.
Moi le privé qui n’a jamais fait de cours privé, bardé d’un premier prix du Conservatoire de Strasbourg, en arrivant à Paris, j’ai réussi l’entrée de la Rue Blanche, dirigé alors par la tonique Andrée Lehot, malheureusement cornaquée par Jean Meyer ; cette Rue Blanche, alors rampe de lancement pour le Conservatoire.
Cet « enseignement » – puisque tu utilises ce terme qui me fait faire la moue – est de fait anarchiquement pyramidal.
Il ne faut pas qu’au sommet de la pyramide, les grands manitous méprisent ce qui s’est fait en amont et croient à eux seuls posséder la parole divine. La structuration d’un acteur est faite d’apports successifs et in fine, l’apport déterminant n’est pas fatalement la pointe de la pyramide. Aux funérailles d’André Falcon, Denis Podalydès a éminemment parlé de cela.
Le sommet de la pyramide peut être atteint par l’escalade extérieure en faisant la nique à la sélectivité. Je m’y emploie toujours.
Dans vos papiers respectifs, Daniel et Thierry, vous évitez évidemment toute allusion aux écoles dites privées. Toi, Daniel, tu te fends d’un pudique « ailleurs ».

Que dois-je faire pour ne plus rester embastillé dans l’ailleurs ?

En vous lisant tous les deux, on a le lumineux sentiment qu’on s’achemine en France vers une option « régionale » des écoles d’art dramatique, définies comme supérieures par l’Etat. L’un de vous la redoute, l’autre la souhaite.
Plus que jamais, je vais me sentir seul dans mon pré carré à vocation nationale et internationale.
L’option régionale a les faveurs de l’Etat, on s’achemine vers un corps d’acteurs à deux vitesses, on avantage le bagage universitaire des chargés de cours au détriment du pragmatisme de l’acteur- pédagogue.
Mon école est une nouvelle fois exposée à la croisée des routes.
Mon indépendance peut lui valoir une tardive reconnaissance ou un tir nourri dans l’espoir de la pulvériser.
Nous nous préparons aux deux éventualités.

François Florent
Ancien élève du Conservatoire (promotion 1960)
http://www.coursflorent.fr/

 

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.

 

Réactions

  1. Etienne Lefoulon (22/10/09) : Pour ma part la qualité du sensible existe dans tout être apprenant de lui même.
    Ce qui est extraordinaire dans les statues grecques c’est le fondement, le socle,
    Sur cette terre-socle nous nous adaptons en permanence à chaque instant,
    Aucun fondement n’existe à part le corps humain;
    c’est la seule école et sa capacité à s’adapter à l’advenir fait de lui un artiste.
  2. Françoise Rigal (22/10/09) : J’ai lu le texte de Julie Brochen et je suis d’accord avec elle. Les technocrates veulent régir l’art dramatique comme ils se sont emparés de la télé et de biens d’autres domaines avec les dérives que l’on connaît. Ils veulent imposer leurs normes quantifiables. C’est ridicule.
    Aligner le conservatoire et les grandes écoles d’art dramatiques sur les universités est une hérésie mais tout est fait en ce sens, comme ce diplôme de professeurs fait pour s’adapter aux universitaires ayant fait Censier (dont on ne doit savoir que faire) et non aux acteurs, qui sont souvent pourtant de merveilleux pédagogues. Jouvet n’avait pas son bac, et pourtant… que dire de Sarah Bernhardt, entrée si je me souviens bien au Conservatoire à 16 ans !
  3. Sophie Fontaine (23/10/09) : Je suis totalement d’accord avec le texte de julie Brochen et Daniel Mesguich.
    Je trouve très préoccupant ce qu’il se passe en ce moment entre les universités, les Conservatoires Nationnaux,.Ils sont en train de faire un étrange amalgame.

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