François ORSINI (publication du 18 Mai 2009)

Comment faire du théâtre, dans cette basse époque de bien-pensance ?

La France a glissé d’une situation où la censure officielle tenait la rampe à la situation actuelle d’autocensure stérile. Dois-je faire ça ? Puis-je faire ça ? Ne risquerai-je pas d’être mal vu si je monte ce texte, ou si je dis cette chose ?

Difficile d’envisager une création théâtrale audacieuse dans ces conditions.

Ce vide est recouvert d’un soupçon de discours social, de quelques références au théâtre populaire de Vilar et consorts, de quelques acteurs du JTN (quelle audace !) voilà les ingrédients du théâtre français – il y a bien sûr des exceptions, mais elles sont rares. Pour parachever ce processus d’aveuglement, nous nous considérons, comme M. Ferney le faisait remarquer dans une carte blanche antérieure, comme le centre culturel du monde, les gardiens d’une humanité, une sorte de musée permanent du bon goût… Cette certitude absolue de la prédominance de notre culture est le symptôme de notre faiblesse/régression/désorientation – pour être optimiste. Le monde nous visite, mais nous ne visitons plus personne ; notre théâtre peine à s’exporter, ne parlons pas de notre art contemporain.

La France est LE pays touristique, le pays qui fait semblant d’être, où l’on joue à être, où l’image de ce que nous fûmes est devenue un fonds de commerce : l’image suffit.

Paradoxalement, des individualités émergent de cette cacophonie. De Gaulle a sauvé la France de la honte absolue et nous sommes à sa suite, dans l’espoir d’un sauveur ; nous sommes donc des laïques très chrétiens ! Ou disons, des laïques dans une illusion très chrétienne.

Tout est question de pouvoir – et d’argent. On laisse une situation se dégrader lentement et quand tout le monde est aux abois, la sortie de crise se fait avec une petite injection d’argent – l’état grand seigneur, providentiel – qui ne résout rien, mais qui permet aux responsables politiques et sociaux de s’en sortir la tête haute. La gestion de la crise en Guadeloupe en est la parfaite illustration : pourrissement jusqu’à l’anéantissement des ressources propres des îles – une saison touristique vierge, qui aura des conséquences à long terme – et l’état reprend la main en injectant un peu d’argent. On n’a pas avancé, bien au contraire, tout le monde sort du conflit affaibli et l’état annonce que tout est résolu, que sans lui les choses ne sont pas viables. On peut facilement transposer ce schéma à la gestion de la vie des compagnies de théâtre : Alors que le ministère de la culture a tendance à se désengager tous azimuts, le théâtre public est resté beaucoup trop dépendant des subsides de l’état. On glisse lentement mais sûrement vers une situation insoluble. Le constat est que la qualité des spectacles, la prise de risque des théâtres et des metteurs en scène, l’engagement des interprètes subit de plein fouet cette évolution et on cache cette réalité derrière de grands discours généraux, et finalement une sorte de ringardisation des projets et des hommes !

Aborder tous ces sujets sans pincettes, c’est prendre le risque de passer pour un horrible réactionnaire. Mais fuyant Paris, je vis et travaille en Corse où l’insularité me permet de me sentir libre, loin de la cour. Libre du regard des autres : nous ne jouons que pour des spectateurs, ils sont là pour profiter de ce qu’il leur est offert. Certains jours, ils sont si peu nombreux qu’on croirait jouer pour l’humanité entière ! Le théâtre retrouve dans ces moments-là la force d’une expérience humaine. Et nous avons le sentiment de chercher quelque chose. Une espèce de liberté originelle, purifiée des mécanismes parisiens où les lois hiérarchiques affaiblissent la pensée.

Faire de la mise en scène en Corse reste une activité utopique pour moi. Une utopie mêlée à un désir de changement politique. Ma décision de faire du théâtre trouve sans doute sa source dans un désir de parole, après de nombreuses années d’affrontement nationaliste. Cette société s’est coupée en deux, deux camps qui ne dialoguent plus. Un silence pesant a bercé mon adolescence. Nous jouons nos spectacles aujourd’hui dans des villages, en extérieur, l’été, dans des lieux où le théâtre n’est jamais venu. Chaque représentation est un miracle. L’existence même de cet acte rend la chose belle et importante. Rien de plus. Et c’est déjà énorme. Une parole entre deux silences. Nous ne changerons ni la Corse ni le monde, j’en suis maintenant convaincu. L’utopie est dans l’acte théâtral, pas dans ses conséquences. Ceux qui croient que le théâtre a une si grande importance dans la société se trompent. En tout cas, lorsqu’ils justifient l’acte théâtral en insistant sur sa dimension d’intérêt général. Ce qui est important, c’est de faire de beaux spectacles, spectaculaires, poétiques, violents, touchants, vrais ! C’est l’expérience qui compte. Il faut toucher les gens et cette bien-pensance productive, quantitative et horizontale ennuie, nous tous d’abord, faiseurs de théâtre, les spectateurs ensuite pour qui une représentation est bien souvent, tout d’abord, une inquiétude !

François Orsoni
Acteur et metteur en scène.
En sortant de l’école Florent, en 1999, il créé sa compagnie en Corse, le théâtre de NéNéKa, pour monter Büchner, Pirandello, Pasolini… Les comédiens avec lesquels il travaille, sans se constituer en troupe  sont fidèles au projet depuis le début, Clotilde Hesme, Alban Guyon,  Thomas Landbo…
En 2007 ils travaillent avec Suliane Brahim et Masto, l’ancien saxophoniste des Berurier Noir et montent Jean la chance, un texte  inédit de B. Brecht, qui, après avoir été joué tout le mois de janvier 2009 au théâtre de la Bastille sera en tournée à la saison prochaine :  Nantes, Tunis, Buenos Aires, Eu, Cordoba, Arles, Binic, Lorient…
Infos sur www.neneka.fr

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.

Réactions :
  1. Christiane Millet (19/05/09) : Oui. Merci. Je vais faire circuler ce texte concret, lucide, engagé et simple. C’est un soulagement de vous lire. Bon courage.
  2. Edith Rappoport (19/05/09) : Bonjour François, votre texte recèle bien des vérités. D’autres artistes comme Théo Kailer et Angèle Furiosi sont retournés là-bas, fuir les mondanités creuses et inutiles de notre petit monde. Je ne suis jamais allée en Corse et j’aimerais y venir voir votre travail là-bas, après votre Jean Lachance qui m’a émue à Mains d’Oeuvres. Cordialement.
  3. Jean-Christophe Lebert (20/05/09) : Bonjour. Je ne présume en rien de mon adhésion au travail de François Orsini. Chaque argument de sa carte blanche pourrait être développé, “interrogé”, pour adopter le langage de nos initiés stéréotypés… Mais putain ! ce que ça fait du bien de lire des mots libres, loin de toute pédanterie universitaire, atrabilaire, totalitaire… Des mots d’artiste !
    “Aborder tous ces sujets sans pincettes, c’est prendre le risque de passer pour un horrible “réactionnaire”. Pas de précaution, François ! Au vif ! Ton chemin et ta façon de le tracer semblent à l’exact opposé d’un quelconque conservatisme. “Réagir” par “l’action”, libéré de tout l’aspect péjoratif du terme, de tout mimétisme de caste (pénible étouffoir), en parfaite indépendance, semble à l’évidence un exemple à revendiquer !
  4. Juliette Dargent (08/02/10) : Le stéréotype, c’est la mort du langage, à plus forte raison celle du théâtre. Le stéréotype contaminant la pensée collective, c’est la mort de l’être humain dans ce qu’il a de plus beau, d’inattendu: le regard étonné de celui qui s’accepte en perpétuelle construction, de celui qui comprend que l’important c’est le chemin, la moindre pierre qui le jalonne, celle sur laquelle on bute, celle sur laquelle on s’appuie  pour reprendre son souffle, évaluer le parcours où simplement ressentir le bonheur d’être là. Faire sortir toute forme d’art des carcans vaniteux d’une intellegentia qui fait de l’auto-contemplation un sport national c’est permettre à tout un chacun d’accéder à cet éveil, c’est rendre à l’art sa véritable dimension, humaine et donc existentielle au delà de toute valeur intellectuelle et marchande. Il n’y a pas de mesure pour l’émotion. Je suis fleuriste et bien placée pour savoir que chaque être humain recèle des trésors de poésie qui ne demandent parfois qu’un infime coup de pouce pour être mis en forme. Un seul regard suffit pour  lire dans leurs yeux le bonheur de pouvoir transmettre à ceux qu’ils aiment une petite chose impalpable mais qui dépasse tous les mots parce qu’elle n’appartient qu’à eux. Aucun stéréotype ne peut rendre ça, seule l’écoute et la patience de celui qui offre modestement son savoir faire/son savoir dire pour incarner une parole, un état intérieur aussi intemporel qu’éphémère rend à l’art sa véritable vocation, celle de célébrer l’humanité, aussi naïve que complexe, sans cesse battue par des vents contradictoires, et sa quête perpétuelle du Bonheur à travers une multitude de petits riens.
    Votre démarche rend hommage à ce que bon nombre d’artistes entendent derrière le mot, malheureusement pas ceux que l’on retrouve le plus souvent sur le devant de la scène.

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