Jacques ROSNER (publication du 14 Avril 2010)

Petite Note strictement personnelle


Que d’autres se flattent des spectacles qu’ils ont montés, moi, je suis fier de ceux que j’ai vus. (pastiche d’une réflexion de Borges que cite Pierre Assouline dans le Monde des livres « Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits, moi, je suis fier de ceux que j’ai lus »).
C’était en 1949. Il y avait cinq ans que Lyon, ma ville, avait été libérée et il m’avait fallu ces 5 ans pour sortir de la nuit noire de l’occupation, de la clandestinité, de la peur.
Je n’avais pas encore 14 ans lorsqu’on m’entraîna au Théâtre des Célestins voir Molière. Charles Dullin jouait l’Avare. Ce fut sa dernière tournée. Sur le théâtre, il y avait la grande salle de la maison, la porte qui donnait sur la rue. La rue devant la maison longeait le mur du jardin, mur qu’allait escalader La Flèche lorsqu’il volerait la cassette.
Ce jour-là m’envahit un amour qui jamais plus ne me quitta : l’Amour des Comédiens.
En scène, il y avait Lucien Arnaud dans Maître Jacques, Serge Lhorca dans La Flèche, d’autres dont je suis triste d’avoir oublié les noms (je suis triste pour tous les noms que j’ai oubliés). Il y avait Harpagon. Dullin, d’abord, me fit peur, puis, il me fit rire.
Dans le monologue, de nouveau, elle me fit peur cette araignée noire, multipliée par l’ombre des projecteurs. Soudain Dullin s’arrêta. Il nous regarda tous, un par un, et la salle éclata de rire, alors il dit :  « Ils me regardent tous, et se mettent à rire ». Dans Harpagon, Dullin était méchant, violent, ridicule, grotesque, amoureux, généreux…
Stanislavsky disait qu’un acteur moyen ne trouverait peut-être pas une minute de générosité dans le rôle d’Harpagon, mais qu’un grand acteur en trouverait peut-être dix minutes.
Pouvoir de l’Acteur. Il est Roi en scène. Il peut parler, il peut se taire et étirer le silence. Il est maître du Temps.
Quelques mois plus tard, sur la même scène des Célestins, je vis Jouvet dans Arnolphe. Il était amoureux fou d’Agnès- Dominique Blanchar. Il était tyrannique, violent, terrifiant, ridicule, il faisait rire, il faisait peur, il était amoureux, il était émouvant. François Perrier raconta qu’Arnolphe après s’être enfui de scène sans rien dire que : « Ouf », restait en coulisses et regardait, en scène, Horace et Agnès s’en aller ensemble et Jouvet marmonnait entre ses dents : « Je ne donne pas cher de l’avenir de ce petit couple ».
Je vis le Prince de Hombourg avec Vilar, Jeanne Moreau, Gérard Philipe, Jean Négroni. J’ai encore dans l’oreille la voix métallique de Vilar : « Dans le Néant, Monsieur le Prince de Hombourg, dans le Néant… » Et toujours je vois dans la nuit d’Avignon, Gérard Philipe danser sur la musique de Maurice Jarre, avec la couronne de lauriers qu’il se tressait lui-même. Six fois, je vis Hombourg à Avignon, à Chaillot à Villeurbanne. Une seule fois, la magie n’opéra pas et j’eus l’impression de contempler une vieille branche desséchée. Rencontrant un jour Gérard Philipe, je lui parlais de cette soirée, ratée pour moi. Il y a des soirs, me dit-il, où la petite lampe rouge ne s’allume pas.
Peut-être aussi que certains soirs le public n’a pas de talent.
Ce fut un éblouissement de voir au théâtre Sarah Bernhard, le Berliner Ensemble jouer Le Cercle de Craie Caucasien. Il y avait la méchante femme du gouverneur : Hélène Weigel (que je vis aussi dans Mère  Courage) que j’idolâtre aujourd’hui encore. Il y avait Angélica Hurwicz, comédienne sublime dans Groucha (je la vis aussi dans Catherine, la muette de Mère Courage). Elle marchait sur le plateau-tournant mythique du Berliner Ensemble, parcourant les montagnes du Caucase, traversant les fleuves et sauvant l’enfant trouvé dans les ruines de la ville en flammes.
Et il y avait Ernest Busch, comédien, militant, chanteur extraordinaire. J’ai la chance d’avoir de nombreux enregistrements de lui. Quand je l’entends chanter les chants de la Guerre d’Espagne ou les chants révolutionnaires écrits par Brecht et Eisler, je retrouve la perspective historique de rêve qui était la nôtre dans ces années-là, non pour soi mais pour le monde qui nous entourait. Je pense que c’est ce qui manque le plus aujourd’hui, comme si les gens étaient beaucoup plus fermés sur eux- mêmes, comme si tout était terminé. Peut-être encore être dans l’attente du vrai ? Je ne sais pas. Mais lorsque j’écoute les vieux microsillons d’Ernest Busch, tous mes rêves de jadis redeviennent vivants. Dans le Cercle de Craie Caucasien, Ernest Busch était dans la première partie, le chanteur, qui sur le côté jardin du plateau, au milieu d’un petit orchestre, comme dans le bunraku japonais, chantait la marche de Groucha et dans la deuxième partie était Azdak, le truand, le vagabond, l’ivrogne, qui devenait le juge qui prononcerait une juste sentence au moyen de l’épreuve du Cercle de Craie.
Du fond de ma mémoire surgit un autre truand : Falstaff tel que Jean Bouise le fit vivre dans Henry IV de Shakespeare que monta Roger Planchon. Jean Bouise, un grand échalas, sec comme un coup de trique, devint l’énorme Falstaff grâce à son talent, grâce à son humour, grâce à sa générosité. Comme Falstaff, Jean Bouise avait entendu « Les Carillons de Minuit ». Même Orson Welles ne le détrône pas dans mon souvenir. Il fut Falstaff et Roger Planchon était le prince Hal, le fils indigne, le débauché qui allait devenir Henry V qui chasserait Falstaff.
Dans ce personnage qu’écrivit Shakespeare, Planchon me donna l’envie de comprendre, d’étudier, de raconter le pouvoir, l’abus de pouvoir, la folie du pouvoir. Il me fit percevoir ce qu’était l’enfance d’un chef. Plus tard à mon tour, j’essaierai d’en parler à travers Shakespeare, à travers Corneille.
Shakespeare. C’est Peter Brook qui me fit découvrir Puck et les esprits de l’air sur un trapèze volant dans un Songe d’une Nuit d’été inoubliable. C’est Strehler qui fit voler Ariel au bout d’un fil dans sa tempête somptueuse. C’est Strehler qui fit naviguer sur les canaux de Barouf à Chioggia de Goldoni, un magnifique voilier, chargé de poissons péchés dans la lagune. La scène du théâtre est traditionnellement en bois, tous les metteurs en scène ont rêvé d’introduire d’autres matières. Il y a eu la pierre, du béton, du carrelage, de la terre, du sable mais l’eau ? Strehler fit glisser son voilier le long du quai mais on ne voyait pas le canal. Stanislasky rêva d’une mise en scène où l’on verrait la gondole du Maure venir enlever Desdémone. La gondole aurait eu un petit moteur et des roues. La scène aurait été entièrement recouverte d’un immense sac de gutta-percha légèrement gonflé d’air dans lequel  les sacs s’enfonceraient et le bout de la rame du gondolier serait un petit récipient en zinc, à moitié rempli d’eau, si bien qu’on  aurait aussi entendu le bruit caractéristique des canaux vénitiens.
Mais seul Patrice Chéreau osa faire couler la Seine sur la scène. Alida Valli, Loleh Bellon , Roger Planchon, Jean Bouise, jouèrent ce Massacre à Paris de Christopher Marlowe. Ils marchèrent sur des quais de bois au bord de l’eau. Ils marchaient dans l’eau, ils plongeaient dans l’eau de cette Seine imaginaire qui charriait les cadavres protestants assassinés au cours de la Nuit  de la Saint Barthélemy, comme la Seine réelle avait charrié, quelques années auparavant, les cadavres algériens jetés par la police de Maurice Papon. Ce fut un spectacle inouï, invraisemblable, terrifiant, poétique, extraordinaire qui ne fut joué que quelques jours pour l’inauguration du TNP de Villeurbanne.
Ces spectacles que je sélectionne parmi ceux que j’ai vus, ont sans aucun doute orienté ma vie, ils m’ont sans aucun doute influencé, marqué au fer rouge. Ils m’ont appris que la source du plaisir du spectateur de théâtre, c’est la présence vivante de l’acteur. La plus belle des mises en scène serait invisible s’il n’y avait pas des acteurs pour l’incarner. Et il n’y aurait pas de théâtre sans les poètes, sans les dramaturges…….. Et pourtant, on peut faire du théâtre avec n’importe quoi, disait Vitez, il suffit de rendre ce n’importe quoi Théâtral. Après le Massacre à Paris de Marlowe- Chéreau, Roger Blin, cet immense acteur, ce génial découvreur de textes nouveaux, dit :  «  Le Regard du Sourd n’est pas tombé dans l’oreille d’un aveugle ».
Pendant des heures à la Gaîté Lyrique, j’avais assisté au défilé des images du Regard du Sourd de Bob Wilson, j’étais fasciné. J’ai regardé l’enfant noir assis dans un fauteuil, avec l’oiseau. J’ai regardé le coureur courir éternellement sur la plage devant le fil-horizon et la chaise qui au bout de son fil montait dans le ciel de la cage de scène, interminablement.
Le Mystère reste entier.
Que faire alors ?
Passer l’éponge et continuer disait Strindberg
Continuons.

Jacques Rosner

Metteur en scène.
Collaborateur de Roger Planchon de 1953 à 1970.
Directeur du Centre Dramatique National du Nord.
Directeur du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de 1974 à 1983.
Directeur du Théatre National Toulouse.

 

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.

 

Réactions

  1. 19/11/2012 – L’histoire de Dullin dans Harpagon me fait frissonner de joie !
    Quelle belle “note” strictement artiste !

    Merci Jacques.
    Pascale Bardet  (promo 1980)

  2. 26/04/2010 – Merci à Jacques Rosner de nous avoir donné cette part de rêves.
    Yvan MEYER   lui écrire
  3. 30/03/2010 – Merci à vous Jacques pour ce joli voyage à travers les spectacles qui peuplent votre mémoire.
    C’est bien agréable de voguer ainsi avec tous ces comédiens qui m’accompagnent moi aussi. Je partage avec vous “Le regard du sourd” (je n’ai malheureusement pas vu les autres)  et je vous offre mon premier choc de théâtre (je devais avoir 12/13 ans) j’ai vu Louis Seigner à la Comédie Française dans  “Le bourgeois gentilhomme” et je n’ai jamais oublié.
    A bientôt Jacques et merci encore.
    Catherine ECKERLE  (promo 1974)
  4. 26/03/2010 – Magnifique texte qui fait revivre tant d’admirables spectacles ! Il n’y a que notre mémoire puisque les films de retransmission, si bons soient-ils, ne retransmettent pas la magie. Excepté “Massacre à Paris”, j’ai le bonheur d’avoir vu tout ce dont parle Jacques Rosner.
    Merci.
    Laurence MERCIER 
  5. 17/03/2010 – Merci Jacques pour ce beau texte qui te ressemble tant, pour ton humanité si grande, pour ton sens du théatre et puis c’est tellement beau de dire que l’on est fier des spectacles que l’on a vus, tellement intelligent. Merci de nous avoir supportés, nous et l’arrogance de nos 20 ans, merci de nous avoir donné la certitude, pendant les 3 ans de notre séjour dans ces murs, que cette maison était la nôtre. Merci de ton attention persistante envers nous tous avec les années qui passent. Moi, je suis super fière de te connaitre et de savoir que, toujours, tu sera attentif à mon travail et puis j’aime bien les rendez-vous au Wepler, à 3, ça me réconforte !
    Je t’embrasse fort mon cher “Directeur”

    Ariane ASCARIDE (promo 1979) 
  6. 15/03/2010 – Merci pour ce délicieux moment !.
    Fabienne LETULLIER-LANSON 
  7. 14/03/2010 – Merci à Jacques pour ce beau message d’amour du théâtre.
    Anna GAYLOR
  8. 14/03/2010 – Merci à Jacques Rosner pour cette page de rêves… Merci à Jacques Rosner.
    Nathalie BECUE

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *