Jean-François PERRIER (publication du 25 Octobre 2010)


De quelques étranges contradictions…
         
Drôle d’époque que celle que nous vivons dans le petit univers du théâtre subventionné et même dans le petit univers du théâtre en général…. L’idée généralement répandue dans certains milieux, ceux de la politique, de la communication et d’autres, c’est que le théâtre serait une forme artistique moribonde, déconnecté des désirs d’un public plus enclin au divertissement qu’à la réflexion, n’intéressant plus que quelques vieillards cacochymes et délaissé par une jeunesse ne se reconnaissant plus dans la convention théâtrale à l’heure de l’internet triomphant.

Voilà l’idée…mais qu’en est-il de la réalité, de ma réalité de comédien, de rédacteur de textes pour les programmes de la MC 93 de Bobigny, du Festival d’Avignon ou du théâtre du Gymnase à Marseille, de membre du comité d’expert théâtre de la Drac Ile de France, de responsable des activités artistiques en milieu scolaire pour le théâtre Nanterre-Amandiers, de spectateur relativement assidu….

Il n’y a jamais eu autant de compagnies de théâtre dans la région Ile de France (environ 800 professionnelles et 200 amateurs) et dans les autres régions françaises, il n’y a jamais eu autant de spectacles proposés aux spectateurs, il n’y a jamais eu autant d’élèves dans toutes les activités théâtrales en milieu scolaire, classe à options théâtre, ateliers, classe à Projet Artistique et Culturel, il n’ y a jamais eu autant de spectateurs au Festival d’Avignon, plus de 110 000 pour le In et près de 1,3 millions pour le Off, il y a des abonnés par milliers dans la plupart des théâtres subventionnés de Paris, de l’Ile de France et de la province réunis, il n’y a jamais eu autant d’atelier de toutes sortes réservés aux amateurs désireux de se retrouver sur les planches, il n’y a jamais eu autant de cours de théâtre ouverts aux apprentis comédiens et autant de candidats dans les différentes écoles, nationales ou locales, de formation professionnelle, il n’y a jamais eu autant d’étudiants dans les départements « théâtre » des universités françaises. On pourrait continuer en parlant du millier de textes dramatiques écrits chaque année, pour beaucoup publiés dans des maisons d’édition ou des collections spécialisées,du nombre indéterminé de lectures et de présentation de « maquettes » qui mobilisent peu ou prou les professionnels.

Un bilan somme toute positif et rassurant, une belle image d’une pratique artistique vivante et novatrice…..Mais derrière l’image quelle réalité? N’est-on pas dans un superbe trompe l’œil dissimulant les problèmes et les contradictions d’un système établi dans l’immédiat après seconde guerre mondiale et qui a bien du mal à se régénérer, à se projeter dans l’avenir…

Jamais autant de théâtre mais jamais aussi peu de représentations par spectacle, jamais eu aussi peu d’argent pour les productions, jamais autant de co-producteurs par projet compte tenu de la modicité des sommes investies par chaque producteur, jamais eu une telle chute des salaires offerts aux comédiens ou aux techniciens, jamais eu une telle absence de projets au niveau des tutelles qui gèrent au jour le jour l’activité des théâtres subventionnés à qui il est demandé sans cesse de réduire leurs coûts, et en conséquence le nombre de leurs productions, jamais eu aussi peu de textes vraiment joués par rapport aux textes écrits, jamais eu autant de difficultés pour les jeunes metteurs en scène de trouver des lieux de représentations ou des lieux accueillants leur permettant d’être au coeur des « maisons de théâtre » pour apprendre à les diriger… sans parler d’un engouement des spectateurs pour les spectacles rassurants, dits parfois abusivement classiques….

Drôle d’époque donc faite à la fois d’un remarquable bouillonnement qui se manifeste dans un contexte de contraintes diverses et d’un désintérêt de ceux qui devraient accompagner, encourager et réfléchir à des aventures possibles pour l’avenir. Il n’y a plus de politique culturelle au niveau de nos gouvernants, les grands projets, genre « Maison de la Culture », sont derrière nous, il n’y a qu’une gestion à très court terme, une politique de gribouille….Notre avenir est cependant entre nos mains…et les mains sont suffisamment nombreuses pour ne pas désespérer….

Jean-François PERRIER

Après une formation universitaire qu’il termine comme agrégé d’Histoire en 1972 il devient assistant en Sciences Politiques à l’université Paris I-Sorbonne. Devenu comédien en 1981 il joue dans le spectacle « Le Bal » présenté par la compagnie du Théâtre du Campagnol. Il alterne ensuite les rôles au théâtre au cinéma et à la télévision et travaille entre autres avec Giorgio Strehler, Jorge Lavelli, Eric Vigner, Gilberte Tsaï, Olivier Py, Ettore Scola, Robert Altman, James Ivory, Claude Chabrol, Caro et Jeunet, Daniel Vigne et Jean Marboeuf.  Entre 1994 et 2000 il sera comédien permanent et conseiller artistique et pédagogique au Théâtre National de Strasbourg sous la direction de Jean-Louis Martinelli qu’ il suivra au Théâtre Nanterre-Amandiers à partir de 2002. Il est aussi rédacteur de textes pour les programmes de différents théâtres et pour le Festival d’Avignon et membre du comité d’experts théâtre de la Drac Ile de France.

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.

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