Laëtitia GUÉDON (publication du 21 Avril 2010)

Mon identité nationale.
(et j’assume tirer sur l’ambulance…)

Ce débat, je ne l’ai jamais compris…
Peut-être parce qu’en plus d’être Noire, je suis Juive, et qu’en plus de tout cela je me sens parfaitement française sans jamais avoir eu besoin de me demander si cela valait une explication.
Peut-être parce que je suis consciente que mes ancêtres viendraient plus d’Inde, d’Afrique, d’Espagne ou de Turquie, mais que je ne complexe pas d’adorer Racine, Corneille, le très bon vin et le camembert.
Outre la stérilité de ce débat, une chose m’a tout à fait interpelé: trop rarement, pour ne pas dire jamais, la place de la culture n’a été évoquée pour faire avancer une éventuelle cohésion sociale.
A part, lorsque les artistes, eux-même, se prononçaient pour ou contre la nécessité de ce débat.
C’est en tout cas ce qu’il m’a semblé…

Mon identité, n’est pas tant celle de ma peau ou de mes croyances, que le fait d’avoir choisi d’être metteur en scène, de diriger une compagnie émergente, de travailler avec des artistes français et  étrangers.
Mon identité, est de travailler toute l’année pour un Centre Dramatique National et de créer des projets avec des élèves de banlieues dites « difficiles », qui ne s’appellent pas toujours Brice ou Eric, et qui sont souvent bilingues, trilingues. Ces élèves qu’il faut rassurer en disant qu’il n’est pas grave de parler français-et-arabe ou français-et-peulh, et qu’il s’agit au contraire d’une chance. Leur dire que le théâtre est le champ de tous les possibles, pour exprimer, questionner, revendiquer.
Mon identité, est celle du travail… comme pour beaucoup de jeunes compagnies, de jeunes metteurs en scène qui se battent pour réaliser leur projet, leur création.
Car, si les budgets culturels se réduisent années après années, la réglementation n’en demeure pas moins stricte. Ainsi, celui ou celle qui pensait « public », « auteur », « texte », « scénographie », « acteur », doit aussi savoir penser « comptabilité », « budget », « production », « droit ».
Travailler donc ensemble dans une diversité de corps de métier plus que dans une notion strictement éthnique.
Mon identité culturelle est de mettre en scène des textes d’auteurs qui me font rêver mais aussi de créer de l’emploi en professionnalisant de la meilleure façon possible.
Mon identité nationale est celle de l’héritage. D’avoir été impressionnée, émerveillée par des « grands » qu’on invite courtoisement à prendre leur retraite et qui, finalement, rencontrent après des années de métier, les mêmes difficultés qu’un jeune artiste.
Je ne savais même pas que la retraite existait pour les métiers artistiques. Je ne savais pas qu’à plus de 60 ans, on ne pouvait plus innover, créer, transmettre…
Car, oui, beaucoup de jeunes metteurs en scène attendent cette transmission sous toutes ses formes…
Mon identité est celle de ne pas comprendre pourquoi, lorsque je monte la pièce d’un auteur d’origine ivoirienne, on me demande si tous les acteurs sont noirs… et pas s’ils sont bons.
Ma problématique nationale est d’avoir participer au dernier Conseil Franco-Britannique sur la diversité et de me rendre compte que nous perdions tant de temps à se mettre dans des cases, plutôt que d’accepter notre métissage social.
Car il m’a finalement semblé avoir appris bien plus, sur la société, la politique et l’économie en ouvrant un livre ou en allant au théâtre, qu’en écoutant à la télévision certains égarés nous dresser les uns contre les autres.
Mes identités nationales sont celles de la culture, de la diversité, du travail et de l’exigence.
Mon identité est d’être sûre qu’il n’y a rien de certain.
Aujourd’hui les jeunes artistes questionnent, mettent et se remettent en question, tous conscients des difficultés économiques de notre temps.
Laëtitia Guédon
Metteur en scène, comédienne, directrice artistique de la Compagnie 0,10.

Diplômée d’Histoire de l’Art et d’Archéologie (Sorbonne-Paris 1)
Formée à l’Ecole du Studio d’Asnières et au CFA des comédiens sous la direction de Jean-Louis Martin-Barbaz, elle est engagée en tant que comédienne dans plusieurs pièces du répertoire classique et contemporain, telles que : l’Orestie d’Eschyle, La Maison de Bernarda Alba de Garcia-Lorca, Hamlet de Shakespeare, L’Idiot de Dostoïevski, Rodogune de Corneille…
Après avoir mis en scène Barbe-Bleue espoir des femmes de Dea Loher au Lavoir Moderne Parisien, elle fait la rencontre en 2006 d’Antoine Bourseiller dont elle sera l’assistante pendant près de deux ans. Elle fonde alors la Compagnie 0,10 qui aura pour premier projet la création de la pièce Bintou de Koffi Kwahulé (actuellement en tournée) pour lequel elle obtiendra le Prix de la Presse au Festival d’Avignon 2009.
Elle est engagée dès 2007 par le Centre Dramatique National d’Aubervilliers Théâtre de la Commune en tant que metteur en scène pour la direction de trois ateliers en milieu scolaire.
Elle intègre en 2009, le Centre National de la Cinématographie pour la commission spectacle-vivant et assure dès 2010, jusqu’en 2013 la direction artistique du Festival au Féminin à Paris.

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.

 

Réactions

  1. 21/04/2010 – Chère Laëtitia,
    A la suite de votre intervention sur le site des anciens du conservatoire, je me permets de vous écrire ce petit mot pour vous souhaiter de continuer avec cette volonté que vous semblez avoir.
    Je suis à la retraite, elle existe alors que vous semblez l’ignorer, à plus de soixante ans on n’a pas la même énergie et au moins on peut continuer à vivre et moins travailler. Le théâtre est ma respiration et je continue à jouer, mes activités consistent à écrire de la poésie et à donner des cours particuliers sur la vie. J’ai été très sensible à vos préoccupations et j’ai trouvé votre démarche passionnante.

    Si vous le souhaitez je pourrais vous envoyer quelques textes sur le théâtre

    En attendant bon courage,  je vous embrasse.

    Pierre LONDICHE
    (www.pierrelondiche.fr) 

  2. 26/04/2010 – Chère Laëtitia,
    Tes propos me parlent et le ton est juste.
    Et je suis pour la reconnaissance des talents et des compétences par delà les différences superficielles que donne l’apparence
    Amicalement
    Marie-Claude MARIE-JOSEPH 

  3. 14/07/2010 – Ma chère,
    J’ai appris  tard  ce qui est rédigé dans ton texte et ton message car j’ai été en tournage et je te répond en disant :
    Les mots et les hommes sont des faits
    Qui a semé et qui a récolté et les mots…Jusque là j’avance sans pas ou pas à pas pour dénoncer l’atrocité des remarques des gens incultes ou ignorants. Tu sais ma chère qu’on est juif arabe , blanc, ou noir c’est égal à égal. J’avais rencontré les même problèmes par ex. « Ah, il a réussi ! C’est bien pour un maghrébin !
    Ah ! C’est un poète…C’est bien pour un arabe
    Ca c’est la société française.
    Pour ne pas être bavard, je te dis continue à travailler, à aimer à créer sans s’occuper de l’autre, qui est jaloux et impuissant .
    L’art , la culture, la création appartient à tout être humain qui refuse l’intolérance, le racisme intellectuel et dans ce cas là, il y’ a dominant et dominé. Qui peut prévoir ce que la vie nous réserve et quelle sera l’attitude de celui qui a tout perdu, qui peut pousser un faible cri un chuchotement et un bruit pour aimer, aider et vit pleinement sa liberté !
    Bon courage pour la suite

    Youssef HAMID 
  4. 17/01/2011 – Bonjour,
    Après la lecture de cet article, je n’ai qu’une pensée qui me vient en tête : quel bonheur de travailler avec un directeur artistique qui a décidé de proposer à Laëtitia Guédon de mettre en scène un texte de Molière !
    J’ai hâte de travailler avec une artiste de cette trempe. Ça fait plaisir cette ouverture d’esprit. Ça met du bon air dans cette période française aux relents de renfermé.
    A très bientôt Laëtitia !

    Jean BARBE 

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