Lettre ouverte à Roselyne Bachelot


Lettre ouverte à Roselyne Bachelot sur le drame du spectacle vivant

Initié par Caroline Proust et Alain Fromager, ce texte, à destination de la ministre de la Culture, est signé par des dizaines d’artistes. Parmi eux : Jean-Pierre Darroussin, Corinne Masiero, Charles Berling, Ariane Ascaride, Reda Kateb, Michèle Bernier, Alain Françon, Mathilde Monnier…

Temps de lecture 4 min
De nombreux artistes en appellent à la ministre de la Culture Roselyne Bachelot face à la situation dramatique du spectacle vivant face à la pandémie. (INA FASSBENDER / AFP)
De nombreux artistes en appellent à la ministre de la Culture Roselyne Bachelot face à la situation dramatique du spectacle vivant face à la pandémie. (INA FASSBENDER / AFP)

Madame la Ministre,

Depuis le début de l’année, nous traversons une crise sanitaire sans précédent.

Tous les secteurs de la société sont touchés et nous déplorons plus de 45 000 morts. Les conséquences à venir sur l’économie, le marché du travail sont à peine imaginables. Nous avons besoin de penser ensemble ce que nous traversons, de nous référer à l’Histoire, de nous projeter dans le futur qui est notre présent. La littérature, le cinéma, la danse, le théâtre, les musées, les arts ont toujours été les outils nécessaires pour accomplir ce travail. Tout cela est aujourd’hui à l’arrêt. Nous devons surmonter cet obstacle.

En ce qui concerne le théâtre, après un premier confinement où les administrations et les salles étaient fermées, nous avons pu en juin reprendre notre activité. Et dès la rentrée de septembre, les théâtres ont su s’organiser pour réouvrir. Nous avons accepté avec humilité de jouer devant des jauges réduites, de retrouver les spectateurs masqués, eux-mêmes contraints mais heureux d’être là grâce aux protocoles sanitaires. Et nous croyons que cette crise traversée, ils seront encore là.

Nous voici dans un deuxième épisode de l’épidémie où les théâtres sont de nouveau fermés, mais où les répétitions sont autorisées. La peur de perdre le lien si difficile à créer avec le spectateur nous oblige à nous « réinventer » et c’est naturellement que nous nous tournons vers d’autres moyens pour faire entendre le théâtre : enregistrements de lectures, débats, diffusion de captations… tout cela vient apporter du contenu. Mais ces outils existaient déjà et le renouvellement n’est pas exactement à cet endroit.

La vraie nouveauté, c’est l’utilisation des plateformes (Facebook, YouTube, etc.) et les captations en streaming avec diffusion en direct. Ce direct qui donnerait la possibilité au spectateur d’assister à un spectacle « vivant » ? Mais l’arrivée de ces plateformes et du streaming dans nos pratiques nous oblige à en accepter les règles actuelles comme le comptage du nombre de vues pendant la diffusion et les commentaires en direct des spectateurs derrière leurs écrans.

Nous pouvons nous demander si ce nombre de vues fluctuant ne conduira pas à une mise à l’écart des spectacles qui n’auront pas été « validés » par un suivi important, légitimant ainsi leur éviction. Nous n’oublions pas non plus les artistes qui n’ont pas la chance de pouvoir s’exprimer, interdits de lieux, d’argent, désespérément seuls. Ce caractère immédiatement mesurable des présences/absences du public sur les réseaux peut devenir une arme bien dangereuse. Le rôle du théâtre public n’est-il pas précisément de s’affranchir des lois du marché ?

Quant aux commentaires permanents des spectateurs derrière leurs écrans, ils sont l’exact opposé de ce que propose le théâtre. Ces gens ont besoin de liens, comme on les comprend ! Nous portons aussi cette humanité et le lien nous fait également défaut. Mais en exprimant leur présence en flux continu et souvent de manière inappropriée, ils perturbent la perception du spectacle. Nous ne pouvons nous résoudre à valider ce palliatif qui enlève le sens, la valeur que le théâtre apporte depuis des siècles.

Oui : cela n’a rien à voir avec le théâtre.

Le théâtre est un lieu ritualisé où deux communautés séparées se retrouvent, où l’une suspend son activité et l’autre la déploie. Celle qui vient regarder l’activité de l’autre a consenti ce temps d’écoute pendant lequel elle vient se voir elle-même. Dans ce présent et ce silence, les acteurs se déploient. Depuis 7 000 ans, le théâtre est organisé de cette manière. Maintenant qu’une pathologie du lien s’est installée dans notre quotidien, la réponse faite avec l’utilisation de l’outil numérique nous accable et nous inquiète.

Cette situation exceptionnelle nous éclaire sur les dérives possibles de l’utilisation de ces moyens de diffusion. Ce sont des solutions de secours dangereuses dont la banalisation pourrait conduire à la disparition progressive des salles de spectacle. Comment accepter que ces plateformes exonérées d’impôt bénéficient gratuitement du meilleur de ce que produisent les institutions culturelles ? N’est-ce pas une aberration ?

Comment se fait-il que le service public via les réseaux de France 2, France 3 ou Arte, n’en soit pas le relais privilégié ? Ne pourrait-on utiliser un lien à usage limité (type Vimeo) avec code d’accès dont l’obsolescence serait décidée par le théâtre ? Sur une plateforme dédiée où le visionnage ne serait pas pollué par les commentaires immédiats ?

Il n’est pas admissible que les réseaux sociaux soient les seuls bénéficiaires économiques de ces diffusions. Il est grand temps de réglementer les droits des acteurs, des auteurs, des metteurs en scène et les conditions de diffusion dans ce cadre.

Le drame que nous vivons aujourd’hui, c’est l’enfermement dans lequel nous sommes contraints. Les lieux où s’exerce la démocratie sont fermés. Alors, comment transformer un moment extrêmement négatif en un moment extrêmement positif ? N’est-il pas temps de trouver des remèdes face aux nouveaux démiurges ?

Nous sommes là, vivants, tremblants mais toujours debout.

Nous vous prions, Madame la Ministre, dans ce moment inédit, dont nous pressentons déjà qu’il marque un tournant dans l’Histoire des hommes, de nous accompagner en réouvrant ces lieux où la culture est vivante ainsi que d’ouvrir dès à présent une réflexion sur le danger que représentent ces plateformes sur le long terme, en travaillant à la protection des artistes qui sont la richesse vibrante de notre pays.

Nous vous remercions de l’attention que vous porterez à cette demande et vous prions, Madame la Ministre, de recevoir l’expression de nos respectueuses salutations.

Caroline Proust et Alain Fromager

LES PREMIERS SIGNATAIRES :

Arnaud Laporte : journaliste
Jean-Pierre Darroussin : acteur
Gildas Milin : auteur, directeur de l’ENSAD
Jonathan Zaccaï : acteur
Simon Abkarian : acteur, auteur, metteur en scène
Alain Françon : metteur en scène
Dominique Valadié : actrice
Corinne Masiero : actrice
Dimitri Tolstoï : photographe
Renaud Van Ruymbeke : juge d’instruction
Michèle Bernier : comédienne
Pascal Légitimus : acteur
Ariane Ascaride : comédienne
Anne Landois : scénariste
Bruno Gaccio : producteur auteur
Charles Berling : comédien, metteur en scène, directeur de théâtres
Nicolas Briançon : acteur, metteur en scène
Moshe Leiser : metteur en scène
Bruno Solo : comédien
Elisabeth Quin : journaliste
Reda Kateb : acteur
Jean-Pascal Zadi : acteur réalisateur
Thierry Godard : acteur
Tewfik Jallab : acteur
Mathilda May : actrice
Tania de Montaigne : auteure
Maurice Barthélémy : acteur réalisateur
Philippe Lelièvre : acteur
Olivier Loustau : réalisateur
Guillaume Pigeard de Gurbert : professeur de philosophie
Michel Bompoil : comédien
Frédéric Bourboulon : producteur
Natacha Régnier : comédienne
Florence Loiret-Caille : actrice
Fred Bianconi : comédien
Amira Casar : actrice
Anne-Laure Gruet : comédienne
Pierre Cassignard : comédien
Florette Hayot : productrice
Samuel Le Bihan : comédien
Johana Preïss : actrice
Arthur Jugnot : acteur, metteur en scène
Nagui : animateur, producteur
Stéphane Foenkinos : metteur en scène réalisateur
Pierre Rochefort : acteur, chanteur
Anne Benoit : actrice
Gwendoline Hamon : comédienne
Laurent Gamelon : comédien
Jean-Pierre Malignon : comédien
Didier Caron : comédien
Gilbert Thiel : juge d’instruction
Stéphane Wojtowicz : comédien
Annie Mercier : actrice
Caroline Vigneaux : comédienne
Mata Gabin : chanteuse, Comédienne
Jaques Verzier : comédien
Véronique Ros de la Grange : chorégraphe
Nathalie Besançon : comédienne
Romane Bohringer : actrice
Violaine Brebion : comédienne
Léna Bréban : comédienne
Yasmine Chouaki : journaliste, productrice
Denis Schlotter : technicien théâtre national de Strasbourg
Raymond Blumenthal : producteur
Sylvain Jacques : musicien
Stéphanie Murat : réalisatrice
Emmanuelle Escourrou : comédienne
Etienne Saldès : chef opérateur
Bénédicte Guiho : directrice de casting
Hélène Médigue : comédienne réalisatrice
Jérôme Fansten : auteur scénariste
Claire Choffel-Picelli : Éclairagiste intermittente
Bruno Bléger : directeur technique
Philippe Guérin : comédien
Johann Riche : musicien
David Clavel : metteur en scène
Søren Prévost : comédien
Geneviève Flaven : auteur metteur en scène
Florence Pernel : actrice
Dominique Pinon : comédien
Virginie Lemoine : comédienne
Pierre Berriau : acteur
Anna Novion : réalisatrice
Guillaume Durieux : comédien, metteur en scène
Lubna Azabal : actrice
Stanislas Stanic : comédien
Nico Morcillo : musicien
Cécile Brune : comédienne
Filipe Gomes Almeida : directeur technique
Glenn Marausse : comédien
Hector Cabello-Reyes : Realisateur auteur
Gilles Taschet : scénographe
Gérard Watkins : comédien, auteur, metteur en scène
Pauline Devinat : comédienne.
Laëtitia Eïdo : comédienne
Patrick Azam : comédien
Eric de Montarlier : comédien, auteur-réalisateur
Tatiana Vialle : metteuse en scène, directrice de casting
Thomas Janny : professionnel de l’humanitaire
Panchika Velez : metteuse en scène
Isabelle Linnartz : comédienne, autrice et metteuse en scène
Marie Dubois : réalisatrice
Déborah Grall : comédienne
Sabine Pakora : autrice comédienne
Thomas Gilou : auteur réalisateur
Laëtitia Lacroix : comédienne
Serge Avedikian : auteur metteur en scène comédien
Ludovic Berthillot : comédien
Pauline Seigland : productrice
Elsa Bouchain : comédienne
Niels Dubost : comédien
Jackie Fryszman : scénariste
Emilie Grandperret : autrice réalisatrice
Constance Demontoy : directrice de casting
Bérénice André : autrice réalisatrice
Claire Nebout : comédienne
Camille Toubkis : monteuse
Joséphine de Meaux : comédienne réalisatrice
Clotilde Courau : comédienne
Nicolas Lasnibat : auteur réalisateur
Magali Richard-Serrano : réalisatrice
Samir Guesmi : comédien réalisateur
Mathieu Nenny : auteur monteur
Nozha Khouadra : comédienne
Emilie Dequesne : comédienne
Nathalie Chéron : directrice de casting
Jocelyne Deverchère : autrice comédienne
Edmée Millot : productrice
Cyrill Viallon : chorégraphe
Arnaud Ducret : acteur
Anne Conti : comédienne metteur en scène
Stéphane Debac : acteur
Frédérique Moidon : agent artistique Armédia
Louis-Do de Lencquesaing : acteur, réalisateur
Isabelle Nanty : actrice, réalisatrice
Pascal Demolon : acteur
Franck Renaud : metteur en scène et réalisateur
Serpentine Teussier : comédienne
Christine Citti : comédienne
Jean-Louis Martinelli : metteur en scène
Maï-Do Hamisultane Lahlou : autrice, psychiatre
Anne-Laure Sanchez : comédienne
David Clavel : auteur, metteur en scène
Laurent Vacher : metteur en scène
Gaëlle Billaut-Danno : comédienne
Frédéric Fage : metteur en scène
Salomé Diénis-Meulien : actrice
Sandrine Le Berre : comédienne
Anne Azoulay : actrice réalisatrice
Anne Girouard : actrice
Julie Gavras : réalisatrice
Frédéric Cambon : directeur artistique
Thomas Baumgarner : auteur, producteur
Julia Faure : actrice
Stéphane Butel : acteur
Charlotte Clamens : actrice
Lucienne Perry : docteur en histoire de l’Art, essayiste
Sandrine Bourgouin : scripte
Laurent Spielvogel : acteur
Julien Séri : réalisateur, producteur
Baya Rehaz : actrice
Jean-François Perrier : acteur
Rebecca Manzoni : journaliste
Emmanuel Négrier : Directeur de recherche CNRS
Mathilde Monnier : chorégraphe
Moïra Vautier Chapdelaine : productrice
Vanessa Liautey : comédienne
Samuel Glaumé : comédien

 

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