Luca RONCONI


Mort de Luca Ronconi, poète de la scène, metteur en scène de génie, créateur visionnaire. Il aurait eu 82 ans ce 8 mars 2015.

 

Figaro.fr du 22 février 2015
Par Richard Heuzé

L’homme de théâtre, qui avait succédé à Giorgio Strehler au Piccolo Teatro de Milan, était un créateur visionnaire.

«Il ne voulait pas mourir. Il sentait qu’il avait encore tant à donner au théâtre.» Sergio Escobar, qui a dirigé avec lui pendant quinze ans le Piccolo Teatro de Milan – à la mort de son fondateur, Giorgio Strehler – refuse de croire en la disparition de Luca Ronconi. L’un des créateurs de théâtre les plus géniaux de la scène européenne, le «poète de la scène», a-t-on dit, s’est éteint samedi après-midi dans un hôpital milanais, victime d’une broncho-pneumonie. Il aurait eu 82 ans le 8 mars.

Milan porte son deuil et la Scala mettra aujourd’hui ses drapeaux en berne. Ses acteurs ont appris sa mort en plein milieu de la Trilogie Lehman, grandiose morceau de bravoure sur la tragédie humaine provoquée par la crise économique de 2008, son testament artistique, déjà présentée à Paris. On ne compte plus les centaines de spectacles, de pièces de théâtre et d’opéras montés en cinquante-deux ans de carrière. «Luca a toujours cru dans les possibilités illimitées du théâtre. Avec lui, c’est le théâtre dans son ensemble qui meurt un peu», a commenté l’un de ses interprètes préférés, Stefano Massini, en pleurant «la perte d’un génie».

Né à Sousse, en Tunisie, en 1933, il rejoint Rome très jeune avec sa mère, son père les ayant abandonnés tous deux. À l’âge de 20 ans, il s’inscrit à l’Académie nationale d’art dramatique et fait bientôt ses débuts sur les planches, aux côtés de Vittorio Gassman. Dès 1963, il se lance dans la mise en scène et produit six ans plus tard, à Spoletto, Orlando furioso (Roland furieux). Ce poème épique de l’Arioste lui vaut une reconnaissance internationale immédiate.

On lui reconnaît une vision révolutionnaire du théâtre, une obsession à dépasser le théâtre expérimental, à plier les textes littéraires aux exigences de la scénographie moderne. Dès lors, il enchaînera les succès. Parmi les plus marquants, La Tour, de von Hofmannsthal (1978), Ignorabimus, de Holz (1986), Les Trois Sœurs, d’Anton Tchekhov, L’Affaire Makropoulos, de Leos Janacek. Nommé en 1989 directeur du théâtre de Turin, il produit un autre chef-d’œuvre, Les Derniers Jours de l’humanité, de Karl Kraus.

Il dirige ensuite le théâtre de Rome avant de prendre en 1999 la direction du Piccolo de Milan, où il produit, entre autres, Lolita, de Vladimir Nabokov, Les Frères Karamazov, de Dostoïevski, Fahrenheit 451, de Ray Bradbury. En 2002, il produit une mise en scène multimédia grandiose, Infinities: cinq spectacles organisés simultanément dans le labyrinthe d’une usine désaffectée, construits avec une logique mathématique.

Son répertoire est éclectique: de la prose de Giordano Bruno aux thèmes religieux avec Dialogue des carmélites, des mises en scène fastueuses d’opéra comme le mythique Voyage à Reims et La Tétralogie de Wagner aux machines scéniques intransportables. L’un de ses auteurs de prédilection était Carlo Goldoni, dont il mit en scène avec un grand succès, entre autres, La Bonne Épouse.

«Sa grande force était de ne jamais se répéter», a commenté la Suissesse Margherita Palli, qui a monté plus de soixante spectacles avec lui. «Un créateur moderne, jamais un mot de trop, se documentant sur tout, lisant avidement livres et journaux. Plein d’humour au demeurant. Un homme de peu de mots, mais riche d’idées.»
Richard Heuzé

Et aussi …

Lemonde.fr le 24 février 2015
Par Philippe Ridet (Rome, correspondant)

« Il obtenait des acteurs des résultats toujours exceptionnels »

Il est rare que la disparition d’un metteur en scène de théâtre fasse la « une » des plus grands quotidiens transalpins. Et c’est un événement si cela se produit deux jours de suite. C’est ce qui est arrivé à Luca Ronconi, qualifié de « révolutionnaire », de « maestro », de « génie » tout au long des doubles pages et des journaux télévisés qui lui ont été consacrés dimanche et lundi.

Luca Ronconi méritait amplement ces éloges. Ils illustrent également la trace, non seulement historique, mais également géographique que la carrière du metteur en scène, commencée à Rome, poursuivie à Venise, Mestre, Prato, Turin, Spolète, Rome de nouveau et Milan, laisse en Italie, parfois oublieuse de ses exceptions contemporaines.

« Visionnaire qui su creuser l’âme et la représenter avec force » pour le premier ministre Matteo Renzi, « intellectuel lucide » pour Dario Franceschini, le ministre de la culture, Luca Ronconi était tout simplement « un amoureux de la scène » pour Giuliano Pisapia, le maire de Milan. Déjà, un théâtre de Rome où il a passé sa jeunesse a fait savoir qu’il prendrait désormais le nom de « Teatro Ronconi ». D’autres ne manqueront pas de suivre.

Un homme austère, secret

Mais Luca Ronconi reste un inconnu. Réputé austère, secret, tout entier concentré sur son travail, le metteur en scène laisse dans la mémoire de ces acteurs le souvenir d’un homme « réservé dans la vie qui mettait tout son cœur sur la scène ».

Même ses plus anciens compagnons avouent le connaître mal.
A ses côtés depuis 1977, à Patro, Riccardo Bini évoque « un génie comme Balthus ou Nabokov ». « Mais les relations personnelles, ajoute-t-il, étaient pour lui au second plan. Sa vie était son travail. Je crois que tous ses amis ont pâti de ce manque. » « Je le connais depuis trente ans et je n’ai été reçu chez lui qu’à sept reprises, témoigne Massimo Popolizio, un autre de ses interprètes réguliers. C’était dans la manière dont il travaillait avec nous, les acteurs, qu’il exprimait son estime. »

Massimo De Francovich n’a appris sa disparition qu’au baisser de rideau de Lehman Trilogy, la dernière mise en scène de Ronconi, qu’il joue au Piccolo Teatro de Milan : « Il lui arrivait d’être intransigeant et inflexible au point d’apparaître dur, explique-t-il, mais il obtenait des résultats toujours exceptionnels et nécessaires. Il était un grand connaisseur des mécanismes qui régissent chacun de nous. »

Luca Ronconi reposera dans le petit cimetière de Civitella Benazzone en Ombrie où il possédait une maison aussi secrète qu’il l’était lui-même.
Philippe Ridet

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