Malgré le confinement, entretenir la flamme du spectacle vivant


Accablés par la nouvelle fermeture des théâtres, les artistes veulent faire valoir leur raison d’être. Héla Fattoumi, Robin Renucci et Christophe Rauck ont confié à La Croix leurs sentiments mêlés. Et leurs convictions intactes.

Lecture en 3 min.

Le silence d’un président qui, à l’annonce du reconfinement, n’a pas eu un mot pour la culture, le désarroi de voir les portes des théâtres à peine ouvertes, déjà refermées, et leur métier relégué au rang d’activité « non essentielle » : les artistes meurtris oscillent entre colère et incompréhension.

« C’est une vraie douleur de voir notre travail résumé à la seule sortie culturelle ou mondaine, tempête le comédien Robin Renucci. L’art ne doit pas être réduit à un divertissement ! Je rappelle qu’il n’y a eu aucun cluster à déplorer dans les salles qui ont toutes appliqué des protocoles sanitaires stricts. »

Même bouillonnement du côté de la chorégraphe Héla Fattoumi : « L’État est dans une contradiction totale : le spectacle vivant bénéficie en France de moyens uniques au monde et, dans cette crise inédite, au moment même où la société a le plus besoin d’eux, on ne s’appuie pas sur les artistes. C’est une aberration ! »

Tisser un lien invisible

Néanmoins, à la différence du confinement en mars, les espaces de travail devraient rester ouverts. Comédiens, musiciens et danseurs pourront donc continuer à créer. « C’est un soulagement car c’est là que se cultive le ferment,reconnaît Robin Renucci. Mais le studio ne suffit pas.Le théâtre constitue cette communion laïque dont parlait Jean Vilar : s’unir, être ensemble dans un lieu autour d’un texte, d’une histoire. »

Le metteur en scène Christophe Rauck renchérit : « Sans le public, il manque un acteur. Nous avons besoin des spectateurs comme ils ont besoin de nous. Surtout en ce moment ! Avec le virus, les assassins qui traînent, les citoyens ont plus que jamais besoin de représentation et de fiction, pour réfléchir, développer l’esprit critique. »« Pourquoi ne pas nous laisser aller dans les écoles ? poursuit Robin Renucci. L’urgence est là maintenant. »

Les institutions culturelles mènent déjà de nombreuses actions en dehors des plateaux, dans les hôpitaux, les prisons ou auprès des scolaires. « Il faut rendre visible ce travail d’éducation populaire ou, pourrait-on dire, d’élévation permanente, insiste Héla Fattoumi. Nous, les artistes, nous évoluons dans les interstices, dans les plis du monde et nous tissons un lien invisible, invisible mais réel, qui permet de faire société. Le spectacle vivant, c’est l’art de l’altérité, de la tentative. Il active la transformation de l’être et permet de développer des ressources émancipatrices. »

Une fragilité à défendre

« Nous avons une mission de service public, insiste Robin Renucci. ”L’on s’efforce en vain de me fermer la bouche”, dit Agrippine dans Britannicus que j’ai monté cet été, avec des acteurs masqués. Comme elle, je ne me laisserai pas arrêter ! »

Mais comment, dans une épreuve qui dure et se répète, croire à des horizons plus souriants ? « L’art, c’est la vie et comme la vie, il finira bien par reprendre ses droits », veut croire Christophe Rauck. Il aura eu le temps d’une dernière répétition avec la troupe de Départ volontaire, prévu pour novembre au Théâtre du Rond-Point, et dont la création paraît maintenant incertaine. Son précédent spectacle, La Faculté des rêves, avait déjà été interrompu en mars. « Je n’ai jamais vécu ça, confie-t-il. Mais je continue à travailler pour mon prochain spectacle de janvier. Ma vie, c’est le théâtre et même s’il ne restait plus qu’à construire un théâtre en papier pour y raconter des histoires, je le ferais. »

Irrépressible, le désir de l’artiste n’en demeure pas moins fragile. « C’est ce qui le rend beau, comme le désir amoureux, estime Christophe Rauck. Notre société fonctionne beaucoup sur des rapports de force, la vraie résistance c’est peut-être de défendre la fragilité, comme celle des insectes. Quand j’étais enfant, dans le Sud, les lucioles éclairaient les nuits d’été. Aujourd’hui, parce qu’il n’y en a plus, on s’aperçoit que cette magie des lueurs dans l’obscurité nous manque. » Soigner la lumière de l’art avant qu’elle ne disparaisse.

——————–

Trois figures du spectacle vivant

Héla Fattoumi

La chorégraphe est codirectrice, avec Éric Lamoureux de Viadanse, du centre chorégraphique national de Belfort. Ils viennent de créer Akzak, qui réunit douze jeunes danseurs venus de France, du Burkina Faso, d’Égypte, du Maroc et de Tunisie.

Robin Renucci

Directeur des Tréteaux de France, centre dramatique national itinérant, le comédien et metteur en scène préside l’Association des centres dramatiques nationaux, qui rassemble 38 membres.

Christophe Rauck

Directeur du Théâtre du Nord et de l’École du Nord, à Lille, depuis 2014, le metteur en scène, qui a notamment dirigé le théâtre du Peuple de Bussang et le Tgp de Saint-Denis, prendra la tête du centre dramatique de Nanterre-Amandiers en janvier 2021.

Retrouvez ici l’article de La Croix : https://www.la-croix.com/Culture/Malgre-confinement-entretenir-flamme-spectacle-vivant-2020-11-03-1201122647?fbclid=IwAR3SjyxPzbhnGhiV-jb_OsTvr3Xq4_TbZgB1rhkKThciGYz6NIWIKtbuRW8

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *