Michèle MONTANTIN (publication du 15 Mars 2009)

Guadeloupe 2009 : La Révolution ou L’Identité libérée ?
Au début l’expression consensuelle d’un peuple rassemblé et confiant, avec 143 « revendications » auxquelles il n’était pas possible de ne pas adhérer tant elles semblaient justifiées.  Ce qui se révéla bientôt être le combat puissamment orchestré d’une alliance de tous les mouvements syndicaux, politiques, indépendantiste, et trotskistes, debout, dans l’ultime sursaut de faire aboutir le rêve d’une Nation. Et puis une chanson qui serait née en rêve, dans la tête d’un militant. « La Guadeloupe est à Nous, pas à Eux », une appropriation farouche du territoire, une parole sidérante qui violente le politiquement correcte de l’égalité républicaine. La tentation du bouc émissaire : Ce Béké, qui n’est pas celui là qui a fait l’ancêtre esclave, mais tout au fond, jusque là voilé par le NON DIT, le sentiment qui à présent explose d’une vieille injustice, dont  les responsables ne se sont pas excusés, ne semblent même pas avoir conscience, la conviction d’avoir été blousés, volés, pillés, laissés pour compte… (Et nul ne peut à la place de celui qui éprouve cette douleur prétendre qu’il ne souffre pas cette douleur…)
Personne n’a guéri de l’esclavage, ni les esclaves, ni les maîtres, ni les enfants d’esclaves ni les enfants des maîtres. L’île est toujours partagée entre deux consciences, entre deux regards, entre deux mondes. Point de résilience. Un mois de marche, comme une thérapie, comme une catharsis ? Peut-être… En vérité au-delà des revendications gagnées sur l’Etat, les institutions, les patrons, aucun projet véritable susceptible de transformer l’ordre économique,  l’entreprise, la société, la culture, les rapports entre les anciens adversaires…
Les pistes du LKP dans le domaine culturel,  pour respectables qu’elles soient, ne laissent pas que d’être très réductrices des champs de l’expression et de la création artistique en Guadeloupe. Les militants de la culture et de la langue créole, ont imposé très largement depuis plus de  30 ans son usage au théâtre, à la radio, dans la musique… et le double affichage du nom des rues en créole et en français obtenu par LKP ne fera pas la révolution.
LKP a également la promesse de l’Etat, des institutions régionales et de RFO Guadeloupe de faire une place importante à la « culture guadeloupéenne » ainsi que d’instaurer « un bureau de  développement de la langue créole et de la culture guadeloupéenne ». Une définition recueillie dans  le manifeste du 25 février 2009 signé par des artistes en soutien au LKP interpelle : « C’est l’interaction permanente avec la culture coloniale française, qui a fécondé notre identité culturelle guadeloupéenne, laquelle s’est aussi enrichie dans l’échange avec l’ensemble des cultures sœurs Afro-Caribéennes et Afro-Américaines ». Qu’est ce que l’on entend par la « culture guadeloupéenne » ?  Qu’en est-il de « la culture créole », ou de « la créolité » (à qui certains reprochent de ressortir de la bâtardise et du viol, sous couvert d’une supposée pacification des contraires et des aliénations). Qu’en est-il de « la culture caribéenne », et surtout qu’en est-il de l’artiste et du créateur dans l’univers LKP ?
Sorti de l’idéologie militante, et lorsque l’on en discute avec les principaux intéressés, les artistes eux-mêmes, le désir est puissant d’une IDENTITE LIBEREE. Elle ne saurait demeurer éternellement enchaînée, reliée à la blessure ancestrale de l’exil et de l’asservissement, ni pour la fille ou le fils d’esclave, ni pour le fils ou la fille de l’esclavagiste exclu de la communauté par le sentiment de sa culpabilité ou de sa non culpabilité ?
Les artistes semblent prêts pour un projet de l’enracinement et de l’ouverture, un projet de la réconciliation avec soi même et avec l’autre. La création artistique fabrique la culture de demain, du patrimoine pour demain, à condition que soit admis qu’elle pose aussi question à la société, l’interrogeant toujours, la dénonçant souvent, s’opposant quelque fois. Encore faut-il que soient respectées les règles démocratiques qui garantissent et la liberté individuelle et le bien commun. Les Assises de la Culture commencées en Guadeloupe au mois de novembre 2008 ont été interrompues par le mouvement LKP. Les conclusions devraient pouvoir être données à l’occasion des Etats Généraux. Mais aujourd’hui les artistes et particulièrement les comédiens et acteurs guadeloupéens, sont en grand désarroi. Les annulations sine die des spectacles et des représentations, le report des créations et des tournées, l’annulation de festivals et de manifestations culturelles, et ce pendant près de deux mois, ont achevé de fragiliser encore davantage la profession. Il est urgent que la Guadeloupe donne aux artistes la place qui est la leur, car seul un imaginaire renouvelé, un regard différent sur soi-même et sur l’autre,  seul un monde réconcilié, permettront d’avancer.
Michèle Montantin
(Tambourg Montplaisir en Guadeloupe, le 15 mars 2009)
Née le 30 août 1943 à Basse-Terre en Guadeloupe. Chevalier des Arts et Lettres. Fille d’un couple mixte, un père, professeur de Lettres Classiques noir et guadeloupéen, et une mère blanche et parisienne, une éducation tournée vers les Lettres et la passion du théâtre.
Formation universitaire : Licence ès Lettres Modernes d’Enseignement Sorbonne 3 Paris
Formation théâtrale : Centre Dramatique du Sud Est Aix en Provence sous la direction de Martial Reb; Centre Universitaire International de Formation et de Recherches Dramatiques (CUIFERD) Direction : Jack Lang, Direction de la formation : Michèle Kosowsky.
– Présidente et Directeur Général de la SA CEI.BA, Centre d’Echanges Informatisés. Branche Antilles
– Présidente du Comité d’Experts pour le Théâtre de la DRAC Guadeloupe
– Présidente de  TEXTES EN PAROLES association dévolue à la découverte et à la promotion des écritures théâtrales contemporaines dans “l’univers  caribéen”.
– 1970 ­ 1972 : Correspondant littéraire pour l’Europe francophone, l’Amérique Latine et la Grèce à la Slovenska Literarna Agentura, à Bratislava Tchécoslovaquie. Travaux de traduction d’articles et de contes.
– En 1982 elle prend en mains les rennes de la plus grosse structure culturelle de l’archipel, le Centre d¹Action Culturelle de la Guadeloupe, qu¹il s’agit de remettre sur pied et de pérenniser. L’actuel “Artchipel”, scène nationale de la Guadeloupe,
– En 1988 : Directeur du Centre d¹Action Culturelle de la Guadeloupe.
– 1990 : Création de l’entreprise “Michèle Montantin – Partenaire” pour l’aide à la conception, à l’organisation et la communication des projets. Dans ce cadre direction artistique et organisationnelle du SALON DU LIVRE DE LA GUADELOUPE.
– Aide à la communication et à l’organisation de colloques internationaux, de salons et de manifestations artistiques diverses dans le domaine du spectacle vivant et des arts plastiques.
Activités artistiques :
Principales mises en scène : Léonce et Lena de Buchner (Cuiferd) / La fin de Satan (Victor Hugo) / Vie et Mort de Vaval…
Auteur dramatique  et dramaturge : Vie et mort de Vaval, 1989 / Dibidambam, 1992 / Chemin des petites abymes, 1999 / La nuit de la comète, 2002
Articles divers dans revues sur le  théâtre en Guadeloupe et dans les deux répertoires édités par la DRAC Guadeloupe.

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.

Réactions :
  1. Frantz Succab (Sainte-Rose, 18/03/09) :
    LA LIBERTE IDENTIFIEE.
    Je crois qu’il faut s’efforcer de rester humble devant ce mouvement déclenché par le LKP. Je ne parle pas d’agenouillement, lourd de mauvaise conscience, je parle du refus de  la posture consistant à expliquer du haut d’un quelconque promontoire, qu’il soit d’ailleurs du LKP lui-même, du MEDEF ou de l’Etat. Je dis s’impliquer  maintenant avant d’expliquer déjà. Toute définition hâtive  court le risque de se figer dans l’archaïsme de notions qui, juste avant l’événement, semblaient désigner des phénomènes et qui désormais tournent à vide. « …indépendantiste, et trotskistes, debout, dans l’ultime sursaut de faire aboutir le rêve d’une Nation » qu’est-ce cela peut bien signifier pour ces milliers de gens qui se sont sentis appelés ?
    Pour revenir à l’humilité, je parle d’une vertu, tout bêtement humaine : la sympathie. Autrement dit, la faculté d’avoir mal aux autres et, par conséquent, d’avoir plaisir au plaisir des autres. C’est  ce qui entraîne en certains moments de crise, d’humanité paroxysmique, la contagion de la liberté et un plus grand partage de l’intelligence.
    Pendant ces 44 jours où rien ne fonctionnait, ni les services publics ni les institutions politiques ni l’économie, il y eut pourtant de l’animation populaire, massive et joyeuse. Je veux dire en cela, un immense supplément d’âme. Donc, la vie.  De façon tellement inattendue et inédite, qu’il y a forcément une part d’ « incomprenable » qui échappe à ceux qui jusqu’alors faisaient métier de tout comprendre et de tout expliquer.
    A ce propos, je suis complètement en accord avec Patrick Chamoiseau qui, parlant du même phénomène en Martinique, dit  que « pour seulement border l’intensité du phénomène, il aurait fallu émulsionner ensemble Marx, Foucault, Freud, Shakespeare, Lautréamont, Gorz, Char, Segalen, Deleuze, Héraclite, Morin, Glissant, Césaire, Fanon…. y précipiter des plasticiens, des musiciens et la plupart des grands jazzmen… On comprend qu’avec un tel appareillage, on ne soit plus dans l’illusion explicative et qu’on tente d’aborder aux rives salubres du poétique… » J’ajouterais Tirolien, Béville, Rupaire,  Rovélas et j’en passe, juste pour insister sur le fait que tout phénomène social mystérieux convoque l’ensemble des savoirs accumulés par toute l’expérience humaine.
    C’est là que sont attendus les créateurs, qui selon moi sont le moteur de la vie culturelle et artistique, l’aiguillon de l’intelligence commune : sympathiser, aller sous le tumulte du non-dit déterrer et mettre au grand jour ce que nous aimons de nous, que nous ne savons pas.
    De ce point de vue, je ne peux faire de procès au LKP pour n’avoir rien dit aux créateurs de ce qu’ils doivent faire, pas plus que je ne le ferais à un futur pouvoir guadeloupéen (ce que le LKP n’est pas). Quand bien même nos créateurs seraient submergés par le doute, c’est le doute même qui devrait être créatif. N’est pas cette interaction entre ce que nos créateurs puisent de nous-mêmes et son appropriation massive qui serait génératrice de culture guadeloupéenne ? Je parle ici d’efforts de la pensée qui transcendent l’état de la Guadeloupe pour marquer dans le monde la présence de son humanité singulière.
    Pour les créateurs, il y a donc, après ce mouvement, les mêmes exigences qu’il y avait avant. Et s’ils y avaient déjà fortement répondu on l’aurait su pendant ces 44 jours. Ils ne seraient pas éparpillés dans ou devant le lyannaj kont pwofitasyon (LKP). Ils seraient le lyannaj de la Guadeloupe, à l’intérieur duquel tout le monde grandirait mieux.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *