Noëlle CHÂTELET (publication du 8 Février 2010)


A vous qui veillez si bien aux liens des anciens et des nouveaux, ces quelques mots complices, justement, sur la transmission…
La prise de conscience de l’état de notre planète oblige, jamais le sujet de la transmission ne s’est à ce point imposé à nos consciences.
Quel monde allons nous transmettre aux générations futures ? Voilà que la question nous taraude de façon aguë, et, cette fois on ne peut plus concrète. Enfin !
En réalité, la transmission, au-delà de l’évidence écologique, n’est elle pas tout simplement notre lot d’humain ? Par définition ne sommes-nous pas condamnés au passage, au provisoire, aux infimes traces de nos existences ? Pas très gai, me direz vous !
Mais si, très gai, au contraire !
Loin de me tourmenter ce destin m’a toujours rendue à la fois modeste et exigente. J’en ai même fait un choix de vie, finalement, avec ma double casquette d’universitaire et d’écrivain.
Trente-sept ans d’enseignement et d’écriture, complémentaires, inséparables pour moi du plaisir de transmettre à d’autres – étudiants ou lecteurs – ce qui m’anime.
Je peux le dire : j’ai la chance d’avoir été une enseignante heureuse, et j’espère ne jamais cesser d’être également comblée par ce que l’écriture m’apporte de savoir et de combativité.
Sans doute est ce aussi pour cette raison, grâce à cet espoir entêté, que je creuse, en m’interrogeant sans cesse, le sillon récurrent du corps, ce corps, justement, si fragile, si précaire, et pourtant si riche de questionnements.
Un long voyage autours du corps et de ses métamorphoses, voilà comment je pourrais définir l’ensemble des ouvrages qui constituent mon travail d’écrivain. Ce voyage, parfois en terre inconnue ou ingrate, il ne s’agit pas de le garder pour moi seule. Ces périples divers, par principe toujours un peu dérangeants, je m’efforce, avec l’obstination d’une passeuse – que je suis et serai toujours – de le partager.
Le partager ? Mieux que cela : le faire éprouver plutôt, avec l’empathie dont seuls les arts, et la littérature en particulier, ont le secret, et ce moins par délectation que par subversion.
Mes maîtres ? Les penseurs des Lumières, les romanciers-philosophes du XVIIIe siècle, ces laborantins de l’âme, qui savaient si bien manier l’intélligence avec l’ironie, la protestation avec le divertissement.
Sur leur modèle donc, je m’intéresse surtout aux sujets qui hantent les sociétés aujourd’hui, que j’appelle les « sociétés du paraître » en m’attaquant, volontiers aussi, aux tabous qu’elles érigent et aux souffrances qu’elles génèrent…
Oui, j’y crois, à la dimension militante de la littérature, comme je crois à ses vertus initatiques et morales. C’est ainsi. Quel indécrottable angélisme, n’est-ce pas !…
Mon tout dernier récit Au pays des vermeilles s’inscrit à son tour parmi les voyages initiatiques que j’évoquais.
D’une certaine manière il est la métaphore même de l’idée de transmission puisqu’il touche intimement au sujet si peu abordé en littérature, de la grand-maternité. La grand-mère et sa posture priviligée dans l’attelage de vie, cette mère grande qui rythme et ordonne la cadence du temps.
Ce texte jubilatoire s’adresse à la fois à ma mère disparue, poursuivant avec elle le dialogue de transmission, ainsi qu’à ma première petite-fille. Il savoure cette posture de vie en apparence banale et cependant universelle. Mais c’est aussi un livre de retrouvailles, avec les souvenirs d’avant les souvenirs, la mémoire enfouie et oubliée de la toute petite enfance. Merveilleux ? Non, vermeilleux, ce moment où l’on devient assez grande pour redevenir petite. On voit que là encore il y a de l’initiation dans l’air !
Au fait, ce récit ne s’adresse pas exclusivement aux grand-mères, c’est une sorte de quête de temps, un prétexte délicieux à philosopher.
Le lapin blanc aux yeux roses, vous vous souvenez, n’est-ce pas ? Et bien, il revient ! Il est de retour au pays des vermeilles.
Je ne vous dis que cela…

Noëlle Châtelet
Née en 1944, écrivain et universitaire. Elle fut aussi comédienne. Membre du Comité de la Société des Gens de Lettres depuis 1996, elle en est depuis 2003 la vice-présidente.
Elle est auteur d’essais dont Le corps à corps culinaire (Le Seuil, 1976) ; Corps sur mesure (Le Seuil) ; de nouvelles : Histoires de Bouches (Mercure de France, 1986) – Prix Goncourt de la nouvelle 1987 –, A contre-sens (Mercure de France, 1989) ; A Table (Éditions du May, 1992) et de romans : La Courte échelle (Gallimard, 1993) ; La dame en bleu (Stock, 1996) – Prix Anna de Noailles de l’Académie française –, La femme coquelicot (Stock, 1997) ; La petite aux tournesols (Stock, 1998) ; La tête en bas (Le Seuil, 2002) ; La Dernière leçon, (Le Seuil) Prix Renaudot des lycéens 2004 ; Le Baiser d’Isabelle, Le Seuil, 2007. Au pays des vermeilles, Le Seuil, 2009.
Plusieurs de ses ouvrages ont été adaptés au théâtre ou à la télévision.
Elle est aussi l’auteur d’un documentaire sur les greffes d’organes.

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