Patrice CHEREAU


Le metteur en scène et réalisateur Patrice Chéreau est mort, à Paris, lundi 7 octobre 2013, d’un cancer du poumon, à l’âge de 68 ans. Ses obsèques ont eu lieu mercredi 16 à 11h30 en l’église Saint-Sulpice à Paris


«N’arrête jamais de travailler» : c’est le conseil donné par Roger Planchon à Patrice Chéreau en 1969, alors que ce dernier dirige le théâtre de Sartrouville, à 25 ans. Patrice Chéreau a cessé de travailler lundi matin, à 68 ans, mort d’un cancer du poumon à Paris.

Chéreau est un fils de l’image. Ses deux parents sont peintres, mais c’est le théâtre, tout d’abord comme art de «faire des images», qui l’emporte, très tôt. «A 15 ans, je savais que je voulais faire du théâtre. C’est venu par le dessin. Je lisais des textes et je dessinais. Déjà, en classe de cinquième, je faisais travailler mes camarades à la récréation», déclarait-il à Libération en 2010.  En 1964, alors membre du groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand il met en scène L’intervention de Victor Hugo. Avec un ton déja personnel, mordant et irrespectueux.
Sa renommée est établie dès la fin des années 60 et il marquera le théâtre de nombreux succès. Au Théâtre national populaire de Villeurbanne, où l’appelle Roger Planchon, il signe plusieurs productions mémorables dans les années 70. Sa mise en scène de la «Tétralogie» de Wagner à Bayreuth (Allemagne), de 1976 à 1980, avec Pierre Boulez, le confirme comme une figure majeure de la scène mondiale.
Dans les années 80, c’est sa rencontre avec Bernard-Marie Koltès (voir vidéo ci-dessus) qui marque sa création. Il mettra plusieurs de ses pièces en scène aux Amandiers, à Nanterre, qu’il dirige. Sans que le théâtre et l’opéra ne suffisent à étancher sa curiosité formelle. En 1974, c’est son premier film, la Chair de l’orchidée. Suivront Judith Therpauve avec Simone Signoret (1978), l’Homme blessé (1983) ou encore la Reine Margot avec Isabelle Adjani (1994) et Ceux qui m’aiment prendront le train avec l’un de ses acteurs fétiches, Pascal Gréggory.

Boulimique, éclectique, Patrice Chéreau était un ogre de la création, qui avait même accepté de se muer en commissaire d’exposition comme «grand invité» pour le Louvre en 2010. «Cinéma, théâtre, avec les acteurs, je fais de moins en moins la différence. J’ai renoncé à l’idée de me spécialiser.» Il travaillait ces derniers temps sur la mise en scène de Comme il vous plaira de William Shakespeare avec Gérard Desarthe et Clotilde Hesme. Un spectacle programmé à l’Odéon en mars prochain.

J.-P. Thibaudat
chroniqueur
Publié le 08/10/2013 à 09h19 sur rue89.com

Chéreau est mort. A 68 ans. On ne résume pas en quelques épithètes laudateurs ou formules superlatives un demi-siècle, oui un demi-siècle, voué à l’art du théâtre (et à son enseignement), à celui de l’opéra et, plus tardivement à celui de du cinéma.

Car la légende de Chéreau commence il y a cinquante ans, l’année de ses 18 ans. Il fait du théâtre au lycée Louis-Le-Grand (Ve arrondissement de Paris) avec quelques condisciples et amis dont Jean-Pierre Vincent. Il signe un premier spectacle, « L’Intervention » de Victor Hugo. Et tout commence.

Si la stupeur accompagne sa disparition, c’est qu’elle atteint de plein fouet un jeune homme, non seulement celui qu’il fut mais le jeune homme qu’il n’avait jamais cessé d’être dans sa façon de n’être jamais là où la logique d’une carrière aurait voulu qu’il soit et dans sa façon jamais apaisée de diriger les acteurs.

Un âge d’or en voie de disparition

Dans l’histoire fabuleuse de la mise en scène théâtrale qui commence à la fin du XIXe siècle, Patrice Chéreau aura été l’un des derniers chevaliers à signer avec science, élégance et maestria, des grands spectacles légendaires. Avec des décors imposants baignés de lumières sublimes et habités par une horde d’acteurs vibrants dont se détachaient quelques protagonistes et dont le metteur en scène organisait la symphonie.

De cela Chéreau fut le bel héritier, avec à ses côtés de fidèles collaborateurs connus très tôt comme Richard Peduzzi, son décorateur et scénographe. Même si ses premières mises en scène purent paraître iconoclastes, il fut d’abord un flamboyant héritier. Et fut au théâtre français ce que Piotr Fomenko fut au théâtre russe ou Strehler au théâtre italien. Un âge d’or en voie de disparition.

Si le temps et l’expérience avaient fait de lui un artiste absolu, la fougue inquiète, la nervosité créatrice de ses premières années et de ce qui s’ensuivit, ne l’avaient jamais quitté à l’heure de diriger les acteurs sur le plateau (lui-même sachant ce qu’il en retournait d’être acteur), même après ce sommet précoce que fut sa création de « La Dispute » de Marivaux au théâtre de la Gaité lyrique. C’était en 1973, il n’avait pas 30 ans.

Jamais il ne s’érigea en maître

Ses spectacles ressemblaient à ses yeux : vifs, toujours aux aguets, toujours en mouvement. Même ces dernières années quand il était seul en scène à lire un texte, le corps projeté en avant, la tête penchée, le débit jamais monocorde, la main musicienne : l’immobilité chez lui était une défaite.

Il était entouré d’amis, de proches très proches, de protégés, le plus souvent homosexuels comme lui, mais jamais il ne s’érigea en maître (bien qu’il en fut un à la fin des fins), en père tutélaire ou en chef de clan. Ayant frayé bien des sentiers et les ayant marqués de son empreinte durable, il avait su avec lucidité prendre quelques distances avec le théâtre quand la lassitude guettait (c’était un créateur de tous les instants non un faiseur de spectacles), se faisant rare pour mieux préserver sa force éruptive.

Son amour infini des acteurs (qui le lui rendaient bien) fut son meilleur garde-fou, son insatiable envie. Il les aima comme un amant, un grand frère, un confident. Ce n’est pas Gérard Desarthe ou Dominique Blanc qui diront le contraire. Il les flairait, il les sculptait, il les enchantait.

Ses spectacles, souvent des boules de nerf

Lui qui n’a guère de disciple eut un maître, le metteur en scène italien Giorgio Strehler. Comme les peintres français allaient en Italie copier les chefs-d’œuvre, le jeune Chéreau commença par copier Strehler – ses lumières, ses rythmes, son lyrisme –, pour mieux maîtriser les outils et pouvoir ensuite, à sa manière, à la fois plus romantique et plus cinglante, se les approprier – ses spectacles comme ses films sont souvent des boules de nerf.

Après ses spectacles au cœur de Paris au lycée, le voici qui part en banlieue au Théâtre de Sartrouville. Il a 22 ans. Ses spectacles dans cette banlieue mal desservie font sensation. Il séduit, énerve. Sa mise en scène de « L’Affaire de la rue de Lourcine » devient une sorte d’affaire. Sa mise en scène des « Soldats » de Lenz fait plus l’unanimité et il gagne avec elle le Concours des jeunes compagnies aujourd’hui disparu. Tout cela n’empêchera pas la faillite de l’aventure, de lourdes dettes qu’il mettra quinze ans à rembourser.

Le clairvoyant Piccolo teatro de Milan accueille alors le jeune homme prodige. Un rêve, il travaille aux côtés de Strehler. Il y monte « Lulu » de Wedekind, une première version de « Toller » de Tankred Dorst. De passage en France il signe un « Don Juan » et un « Richard II » (dont il interprète le rôle-titre) ». Son art s’affine et s’amplifie, la scène dans tous les sens du terme, gagne en profondeur. Le romantisme fait place à quelque chose qui tient à la fois de l’épique et du romanesque.

Et Chéreau repartit en banlieue

Roger Planchon qui dirige le TNP à Villeurbanne l’accueille comme codirecteur (1971-1977), double direction pas simple mais féconde. Avec « La Dispute » (Marivaux) en 1973 puis le « Ring », la tétralogie de Wagner à Bayreuth à partir de 1976 (aux côtés de Pierre Boulez) et enfin « Peer Gynt » (Ibsen) en 1982, Chéreau est au sommet de son art. Il aurait pu devenir alors un metteur en scène européen itinérant. Non, il repart en banlieue.

Mitterrand vient d’arriver au pouvoir, Chéreau a voté pour lui, Il invente Nanterre-Amandiers (1982-1990) avec la bénédiction de Jack Lang. Un foyer de la création, une école, une ruche. Avec, autour de lui, une équipe hors pair (de Catherine Tasca à Alain Crombecque). L’école est féconde (voir le générique de son film « Hôtel de France »), passionnante sa mise en scène des « paravents » de Genet. Les bourgeois parisiens qui ne jurent que par « Patrice » apprennent le chemin qui mène à Nanterre. Mais ce piège-là aussi il saura l’éviter. L’amour des acteurs encore, et celui des textes.

Un peu avant d’arriver à Nanterre, Chéreau a rencontré l’auteur de son temps qu’il appelait de ses vœux, Bernard-Marie Koltès. Il lui offre Nanterre, Peduzzi. Il veut tout pour lui au risque de l’écraser sous de trop gros décors et une trop forte pression. Il créera presque toutes ses pièces mais rien ne sera plus beau que son geste, plus tard, en 1995, de reprendre sur un plateau nu et bi-frontal à la Manufacture des œillets à Ivry « Dans la solitude des champs de coton ».

Pendant ses années Nanterre-Amandiers, il retrouve Desarthe (qu’il avait dirigé dans Peer Gynt), avec « Hamlet » dans la Cour d’honneur du Palais des papes en 1988. Une époque s’achève sans doute avec ce spectacle.

Le cinéma, l’opéra, le théâtre, le jeu d’acteur. Tout lui sied désormais.

La direction d’acteurs, sa potion magique

Au total une activité intense mais plus dispersée. Il ne quitte pas le théâtre pour se vouer au cinéma comme l’a fait celui qui aurait pu être son meilleur rejeton, Jean-Hugues Anglade, aux premiers spectacles prometteurs mais sans lendemains.

Chéreau revient au théâtre de loin en loin, parce qu’il y revient toujours et que la direction d’acteurs, c’est sa potion magique. « Le temps et la chambre », « Phèdre », Jon Fosse… Ces dernières années, sous le regard ami de Thierry Thieu Niang, il aimait dire des textes, Dostoïevski par exemple. Ou cet été encore à Avignon « Coma » de Pierre Guyotat. Sa dernière apparition publique.

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