Philippe TESSON (publication du 18 Novembre 2009)

La solitude du critique dramatique

          Dur métier. Nous sommes les mal aimés du théâtre. A l’aune du jugement que l’on porte sur nous, il y a longtemps que nous aurions du disparaître, soit mis de force à la porte du théâtre, rejetés par l’opprobre général, soit de notre propre mouvement, en obéissance au code élémentaire de l’honneur. Ne nous a-t-on pas assez insultés, décriés, méprisés ? Mais non, nous restons dans la place et à notre place, la meilleure, aux premiers rangs de l’orchestre, ou autrefois de l’amphithéâtre. Il y a plus de 2500 ans que cela dure, depuis la naissance du théâtre. A Athènes déjà. Mieux, à l’époque nous étions salariés. Par le théâtre lui-même, c’est-à-dire par l’Etat. Nous étions les «kritai », d’où est venu le mot de critique, chargés de porter un jugement sur les comédies et les tragédies qu’on nous donnait à voir, et chargés même de décerner les récompenses et d’établir les palmarès. Les « Molières » de ces temps là étaient un service public ! Cela n’empêchait pas que l’on nous considérât déjà comme des parasites. Il arrivait qu’on nous sifflât!..
Alors, quoi ? Serions-nous au théâtre ce que les prostituées sont à l’amour ? Il y a de cela : ignobles mais nécessaires. Certaines activités humaines sont ainsi faites : la vidange, la police et d’une certaine façon la justice. Or ne sommes-nous pas là pour juger ? Se pose donc ici, nous concernant, une première question : qui nous a fait juges ? C’est la question de notre légitimité, et là le bât blesse.
Nous ne sommes pas en effet entrés au théâtre par la volonté du peuple, et pas davantage par celle des princes qui nous gouvernent depuis que nous ne vivons plus en monarchie. Nous y sommes entrés proprio motu, le plus souvent parce que nous portions au théâtre une passion particulière. Pour beaucoup d’entre nous, l’aboutissement de cette passion ne pouvait être autre que la scène ou l’écriture dramatique. Les circonstances, les épreuves, les sanctions de la vie en ayant décidé autrement, nous nous sommes retrouvés dans la salle. Nous sommes des acteurs frustrés, des metteurs en scènes rentrés, des auteurs ratés. On nous le reproche assez ! Il faut l’accepter. Et pour nous en consoler, nous devons nous en glorifier, car là est la source de notre légitimité, qui en vaut bien une autre. Au moins aimons-nous le théâtre, avec une sincérité et une fidélité qu’atteste notre fréquentation quotidienne des salles, pour le meilleur et pour le pire – quarante ans de loyaux service s’agissant de l’auteur de ces lignes. Nous tirons notre légitimité de cet amour, des joies qu’il nous procure et des sacrifices qu’il induit.
La légitimité, c’est ce qui fonde un pouvoir. Cela nous amène à une deuxième question : quel est notre pouvoir, ou plutôt qu’en reste t-il ? Car où est le temps de notre puissance, lorsque nous faisions et défaisions un spectacle et une réputation ? Si ce temps est révolu, est-ce seulement par notre faute ? On prétend que nous n’avons plus un talent égal à celui de nos prédécesseurs.
Mais le thêâtre offre t-il aujourd’hui à nos yeux des talents égaux à ceux qu’on voyait jadis et naguère sur la scène ? Des talents égaux, des émotions et des bonheurs égaux. Souvent le modèle fait le peintre. Et puis le théâtre lui-même, institution vénérable, n’a t-il pas perdu de son pouvoir, tant social que commercial, tant culturel qu’économique ? La critique dramatique n’est qu’un relais et un miroir, qui renvoie l’image de la réalité théâtrale. Glorieux, il fait la gloire de la critique. Riche, il en fait la qualité. A crise du théâtre, crise de la critique théâtrale. Notre pouvoir n’a décliné qu’à proportion du déclin du prestige et de la fortune que connut le théâtre dans les siècles passées.
Autre chose : nous aurions, dit-on, perdu notre crédit pour avoir sacrifié la liberté dont jouissaient nos maîtres d’autrefois. Se pose donc la troisième question : quelle est notre liberté ? Question oiseuse, qui postule sournoisement que les temps ont changé. Comme si les aliénations de tous ordres, intellectuelles, idéologiques, culturelles, économiques, morales étaient, dans le domaine qui nous intéresse, plus fortes aujourd’hui qu’autrefois ! Allons donc ! Tout au plus l’écho qu’on leur donne en rend-il plus bruyante l’évocation, dans la mesure où nous vivons sous l’empire de la publicité et sous la pression de l’opinion. Mais la prétendue soumission de la critique aux modes, aux pouvoirs, aux lecteurs, n’est pas pire aujourd’hui qu’hier. Que dire de l’obéissance du critique à ses humeurs personnelles, à ses tropismes, bref à ses propres pesanteurs ! De tous temps il en fut ainsi, Molière le premier et Ionesco le dernier s’en indignèrent, puis dans leur grande sagesse s’y résignèrent. Ces faiblesses qui sont les nôtres sont dans la nature de l’homme, et nous, les critiques, nous sommes des hommes, qui de surcroît ont choisi de s’exposer, au risque du mépris général et de la solitude. Ce sont finalement ce choix et ce risque qui font le prix de ce que nous écrivons, fût-ce aux dépens de ce qu’on appelle l’objectivité, cette arlésienne.
Philippe Tesson.

  • Journaliste
  • 1960-1974 : Rédacteur en chef de Combat
  • 1974-1994 : Fondateur et directeur du Quotidien de Paris
  • 1975-1986 : Directeur des Nouvelles Littéraires.
  • Critique dramatique
  • 1970-1983 : Le Canard Enchaîné
  • 1985-1995 : L’Express
  • Depuis 1985 : Le Figaro Magazine.
  • Depuis 2000 : Directeur de l’Avant-Scène Théâtre
  • Chroniqueur dans diverses émissions de télévision et de radio.

 

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.

 

Réactions
  1. 18/11/2009 – Point de tritesse à être jugé pour un travail qui est le sien !…ou alors avec un humour féroce ou noir Mr Tesson…
    On ne peut se plaindre de ne pas être caressé dans le sens du poil par les merveilleuses bêtes échevelées que sont les artistes !
    Mr Octave Mirbeau journaliste/critique et écrivain auteur de théâtre disait : “Le critique est, en général, un monsieur qui, n’ayant pu créer un tableau, une statue, un livre, une pièce, une partition, n’importe quoi de classable, se décide, enfin, pour faire quelque chose, à juger périodiquement l’une de ces productions de l’art, et même toute à la fois. étant d’une ignorance notoirement universelle, le critique est apte à toutes besognes et n’a point de préférences particulières.”
    Point trop de sérieux dans tout cela, nous ne sommes que de passage rendons juste la ballade plus drôle.
    Vive la critique, vive la vie théâtrale, Mr Wilde le disait si bien “Une seule chose au monde est pire que de savoir qu’on parle de vous, savoir qu’on ne parle pas de vous”.
     Laurent Minier Journaliste/Comédien/Producteur de Théâtre (dans l’ordre que vous voulez).

  2. 21/11/2009 – Voilà un texte qui commence bien et qui finit mal. Ca commence par la passion… et ça finit par le pouvoir. L’une autorise tout, à l’autre tout est permis. L’une donne la jeunesse éternelle, le désir de l’autre voue à l’éternelle amertume.
     Odile Roire

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