Pierre DEBAUCHE (publication du 13 Décembre 2008)


Dans le cadre des entretiens de Valois, une réunion a été organisée à Bordeaux en octobre 2008 avec les hommes de théâtre de la Région pour qu’ils donnent leur avis sur les travaux de la 2ème Commission relatifs à la circulation des oeuvres et l’aide à la création dramatique. Cet article est la réponse de Pierre Debauche à ce rapport d’étape.

L’INTENDANCE DES DESTINS

Le rapport d’étape ouvre beaucoup de pistes. L’hypothèse d’une chambre des métiers du spectacle vivant me paraît positive .
En effet , quand l’Etat annonce qu’il va soutenir les P.M.E. , nous avons besoin de plausibilité car les banques restent frileuses même quand une masse salariale importante justifie notre demande d’aide.

Réformer la licence dans le sens d’une plus grande exigence peut ouvrir la porte à toutes les restrictions.
Voilà le type d’affirmation qui inquiète.
Depuis cinquante ans que je fréquente la rue Saint-Dominique et la rue de Valois, j’entends un double commentaire.
Tantôt c’est : « pas de saupoudrage, regroupons les moyens »
Tantôt c’est : « il importe d’aider les entreprises débutantes «
Ce fut pendant un demi-siècle  ce mouvement pendulaire qui permit de piloter des situations complexes vers des progrès remarquables.
C’est cette double voie que suivaient les directeurs successifs de la rue Saint-Dominique (certains comme Pierre Moinot y ajoutaient une bonté merveilleuse)
Ne garder qu’une seule option reviendrait à fabriquer une auto mobile réduite à un frein seulement.
Paul Valéry disait : « Qu’on nous préserve des jugements décisifs et définitifs qui ne sont jamais vrais que dans l’instant »

Qui ne voit « qu’un formidable appel à la jeunesse » comme disait Roger Planchon serait le futur de l’imaginaire de la nation.
Aucune institution ne porte l’imaginaire du futur.
Mais des garçons et des jeunes femmes qui ont 20 ans et qu’il s’agit de reconnaître.
Or aucune règle du jeu ne prévoit que soit protégé un metteur en scène ou un directeur débutant.
Leur imposer les obligations  applicables aux Théâtres Nationaux via la convention collective du Syndeac- ressemble à une tentative de meurtre parfois volontariste et souvent inconsciente «  (j’appelle tentative de meurtre un retrait de licence par exemple pour n’avoir pas rempli telle obligation prévue par les textes)
Ne peut-on imaginer une convention collective allégée desti née aux poètes de la scène de moins de trente cinq ans ?
Le temps qu’ils s’orientent, qu’ils grandissent, qu’ils s’organisent ?
C’est cela l’intendance des destins.
Une façon de rendre leur jeunesse plausible, de leur offrir le droit d’être jeune.
Faute de ce chemin, ce sera le marché noir de l’intelligence.
Ce qui veut dire dans 2 ou 3 grandes villes, de l’underground destiné à quelques uns.
Et un appauvrissement pour tous.
Je revendique quand à moi l’attitude citoyenne des cahiers des charges ou des contrats d’objectifs.

Ce document emprunte son lustre  à une sorte de vigilance, comme si la sévérité était une heureuse surprise.
Depuis un demi-siècle j’ai été inspecté par les villes, les départements, les inspecteurs nationaux . Et c’est normal.
Ce qui l’est moins, c’est que face à la responsabilité personnelle qu’induisait le contrat « intuitu personae » du statut de Directeur de Centre dramatique, il ne nous a jamais été permis de produire ces fonds propres qui sont la plausibilité de gestion des entreprises privées.
Tout était étudié pour nous donner des responsabilités réelles correspondant à une vraie liberté. Mais en même temps qu’on vous indiquait qu’on faisait acte de commerce, on allait jamais au bout des logiques commerciales car tout bénéfice devenait suspect et comme la raison d’aider moins celui qu’en était l’inventeur.

Puis, une grande dérive s’est emparée du Ministère.
Michel Guy et Jack Lang ont dirigé leur ministère comme s’ils étaient en charge d’un grand Théâtre qui se fut appelé France et ont mis en œuvre de vastes projets qui faisaient concurrence aux opérateurs de terrain.
Toutes les personnes morales intéressées ont voulu devenir co-signataires des grands évènements. Ce fut pour les gens du terrain l’obligation d’un vrai rallye : il leur fallait rencontrer chaque personnalité de cette soudaine multiplication des décideurs.
Le dernier grand Ministre de la Culture avec qui j’ai travaillé s’appelait Jacques Duhamel. Avec Jacques Rigaud, il arbitrait les dossiers  sans  vouloir s’identifier aux opérateurs-artistes .

Ici, et j’ai à mon actif quarante années de décentralisation, doit s’insérer l’analyse des arbitrages possibles en province .
On a pu décentraliser Michel Saint-Denis. Mais ni Roland Barthes, ni Jean Paulhan, ni Robert Kemp, ni Jacques Lemarchand ; si chaque troupe dut monter à Paris chercher sa labellisation, c’est qu’il s’agissait d’échapper à la clochemerlisation de tel ou tel comité arbitral de province.

Donnez-nous des arbitres s’il vous plait.
Faites un projet de loi qui tende à des choix possibles et pas à des décisions irrrémédiables venues de telle ou telle situation particulière de 2008.
Qui un jour fera les comptes culturels de la nation ?
Qui comprendra que les catharsis dont nous sommes porteurs méritent aide et reconnaissances ?

Que faut-il penser du diplôme d’acteur par exemple.
Il ne prévoit dans sa définition scolaire, ni Lino Ventura, ni Jean Gabin, ni Bourvil, ni Maurice Chevalier, ni Coluche, ni Yves Montand, ni Victor Lanoux, ni Lucien Raimbourg, aucun des grands acteurs issus du music-hall, du comique troupier et autres chemins de traverse.
Voilà un sacré et vilain mathusianisme.
Les auteurs de cette vision ne connaissent pas l’histoire de France et ses richesses spontanées.

Une grande partie du document porte ensuite sur l’articulation avec la diffusion.
Que l’Etat estime que l’ONDA et l’OARA le représente. Soit.
Mais s’agissant de diffusion ne manquent-t’ils pas de recul ? Leur présence dans le paysage culturel est légitime mais ne sont-ils pas trop parties prenantes pour exercer la qualité d’arbitres ?

Que le futur texte de loi laisse la place à des pilotages fins, des arbitrages subtils, des découvertes soudaines (toute bonté sera bienvenue) et alors ces entretiens de Valois auront toute ma reconnaissance.


Pierre Debauche

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.


Pierre Debauche a consacré toute sa vie au théâtre en tant que formateur, directeur de théâtre, metteur en scène, écrivain, scénographe, fondateur de festivals et de théâtres. Il est également poète et chanteur et enseigne actuellement à Agen où il met aussi en scène plusieurs pièces par an avec sa troupe et les élèves de son école, le Théâtre-Ecole d’Aquitaine.
Il fonde plusieurs théâtres notamment le théâtre  « Daniel Sorano » à Vincennes, « les Amandiers » et la Maison de la culture de Nanterre.
Au cours de sa carrière, Pierre Debauche a fondé plusieurs festivals : le Festival de Lanester, le Festival des francophonies en Limousin, le Fes tival de Bécherel, le Printemps des Granges en Creuse, le Carrefour des Régions d’Europe, le 1er Festival d’Agen.
Il a dirigé le Centre Dramatique du Limousin, la Maison de la culture de Rennes et le Centre Dramatique National de rennes.
Il a également beaucoup enseigné en France et à l’étranger que ce soit au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, à Saint-Etienne ou à Fort de France pour fonder ensuite sa propre école, d’abord à Paris puis à Agen avec Françoise Danell où il construit lui-même son théâtre,  le Théâtre du Jour.
En tant qu’auteur, Pierre Debauche a écrit plusieurs recueils de poèmes dont un destiné plus particulièrement aux acteurs « les sensations insolentes » et des pièces de théâtre :
  • « Le vol nuptial des mouches mâles sous les lustres » (1990)
  • « Flandrin Acteur » (1994 et 2002)
  • « La légende des acteurs pélerins » avec Philippe fenwick (sur les chemins de Compostelle)
  • « Le Sourire d’Averroès »  (tournée au Maroc, en Tunisie, en Belgique et en France – 2006 et 2007)
  • « Vauban ou les sept portraits d’un honnête homme » (tournée en France : été 2007)
  • « L’Eloge du Vin de la Vigne et du Vigneron » (tournée en Gironde – été 2008)
  • un spectacle burlesque « Keskya kom dessert ? » (création à Paris octobre 2008).

Il s’est mis à la chanson depuis 2003 en interprétant ses propres poèmes qui sont mis en musique par Stéphane Barrière lors de récitals à Paris, la région Ile de France et l’Aquitaine.
Un ouvrage vient d’être publié au sujet de son travail au Théâtre du Jour à Agen par Fabrice Pruvost au titre de son Diplôme d’Etudes Approfondies à l’Université de la Sorbonne nouvelle – Institut d’Etudes Théâtrales (édition Domens).

Réactions :

  1. Colette Nucci (13/12/08) : Bel article bravo ! Peut-être faudrait-il envoyer à la ministre le discours de Victor Hugo à l’Assemblée Nationale en 1848 qui s’oppose de toutes ses forces à la réduction du budget des arts, des lettres, et des sciences proposé par le comité des finances et qui se termine par ces mots magnifiques : “vous êtes tombés dans une méprise regrettable, vous avez cru faire une économie d’argent, c’est une économie de gloire que vous faites !” On devrait inscrire ces mots au fronton du Ministère de la culture et les ministres successifs devraient apprendre ce discours par cœur… Quant au statut du comédien, c’est un vaste sujet, et compliqué qui doit être débattu car il faut bien reconnaître que nous vivons une époque qui n’a rien à voir avec celle des Bourvil et Jean Gabin, et qu’aujourd’hui ça veut dire quoi être comédien, dite-le moi…
  2. Odile Roire (18/12/08) : Pour réagir à l’article et répondre à Colette Nucci, je dirais juste qu’être acteur aujourd’hui, c’est être le ballon (sans arbitre).

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