Laurent TERZIEFF


L’acteur et metteur en scène Laurent Terzieff est mort vendredi 2 juillet 2010, à l’âge de 75 ans. Ses obsèques se sont déroulés le 7 juillet en l’église St Germain des Près et son inhumation au cimetière du Montparnasse (Vidéo)

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LE TESTAMENT DE LAURENT TERZIEFF
Article de Laurence Liban sur lexpress.fr (5/7/10)

Disparu le 2 juillet, le comédien laisse un héritage esthétique et moral de haute teneur. Portrait d’un être assoiffé de vérité.

Le 20 avril dernier, recevant son quatrième Molière, Laurent Terzieff, 75 ans, a délivré ce qui est devenu, du fait de sa disparition, le 2 juillet, son testament. Sentait-il la mort déjà présente au milieu de la fête ? Comment en douter ? On vit, ce soir-là, à la télévision, le visage presque transparent, les yeux liquides et le sourire las, comme indulgent, d’un homme qui s’apprête à partir. Ses ultimes paroles publiques résument et contiennent le paradoxe d’un acteur célébré pour sa droiture et son exigence artistique, mais peu suivi dans sa démarche, tant celle-ci était en marge des courants dominants.

https://youtu.be/cO3BvsfHO1M
Au-delà sa teneur spirituelle et morale, son discours recèle une recommandation très concrète, maintes fois réitérée : « Le théâtre n’est pas ceci ou cela. Le théâtre est ceci et cela. » Si elle évoque clairement la séparation – spécifiquement française – entre secteur subventionné supposé « intellectuel » et secteur privé supposé « divertissant », la formule va bien plus loin. D’une part, elle rappelle que la nature du comédien, qu’il soit bon ou mauvais, d’ici ou de là, est unique et singulière ; d’autre part, elle reflète la carrière entière de l’acteur.

« Laurent Terzieff est le théâtre fait homme », écrivait Pierre Marcabru, le grand critique dramatique du Figaro. De fait, considérant sa vie, ses films, les pièces qu’il a jouées ou mises en scènes, les poèmes qu’il a dits, on pourrait écrire plusieurs histoires. A commencer par celle des théâtres de Paris depuis la fin des années cinquante : le Babylone et le Lutèce, où il fonda sa compagnie en 1961, le Lucernaire, le Rive-Gauche et la Gaîté-Montparnasse, le La Bruyère de son cher Stephan Meldegg, l’Atelier… et côté subventionné, le Renaud-Barrault, Chaillot, le TNP de Villeurbanne, l’Odéon – où il fit ses débuts dans Tête d’Or, de Claudel, et acheva son temps avec Philoctète… On se ferait aussi une idée de la dramaturgie anglo-saxonne, qu’il fit découvrir avec passion. On aurait encore de quoi rédiger une anthologie poétique, allant de Goethe à Rilke, de Brecht à Aragon, de Milosz à Neruda. Sans oublier un panorama de la création cinématographique italienne des années soixante… Terzieff fut la somme de tout cela, non au sens d’addition, mais au sens d’œuvre, de somme artistique et refondatrice.

https://youtu.be/tRuOvktL_po

Porté sur les fonts baptismaux du théâtre par Roger Blin, Terzieff commence en 1951 avec Tous contre tous, d’Arthur Adamov, mis en scène par Jean-Marie Serreau. Au cinéma, la date clé est, en 1958, celle des Tricheurs, de Marcel Carné, dix ans avant La Voix lactée, de Buñuel. Ici comme là, le jeune homme attire par un certain mélange de force carnassière et d’angélique innocence. Le regard passe du vide à la douceur, le sourire de la morsure à l’abandon. Qui, mieux que lui, peut poser les questions existentielles de la jeunesse de l’après-guerre à l’extrême avant-1968 ? Pasolini ne résiste pas à l’alchimie slave du comédien. Fait troublant, chez Buñuel comme chez Pasolini, Laurent Terzieff est le messager ignorant d’une prémonition affreuse. Dans La Voix Lactée, il dit à Jean Francœur : « J’imaginais qu’on fusillait un pape » ; à quoi celui-ci répond : « Rassure-toi, cela n’arrivera jamais. » Et dans Ostia, il interprète un voyou qui se fait assassiner sur la plage d’Ostie, à quelques mètres de l’endroit où Pasolini le sera vraiment, sept ans plus tard.

Pourtant, celui que les jeunes placent alors dans le « top trois » des acteurs les plus représentatifs de leur génération, après Jean-Paul Belmondo et Alain Delon, prend ses distances avec le cinéma pour s’adonner au théâtre, dans lequel il voit « le reflet le plus immédiat de la vie des hommes ». Le travail avec sa compagnie le passionne, autour des auteurs contemporains, exclusivement. Il ne se lasse pas de monter Schisgal, Mrozeck, mais aussi Semprun, Saunders, Albee… Sauf erreur, Nicomède de Corneille fut son seul et unique rôle classique, puisque Philoctète a été écrit, d’après Sophocle, par Jean-Pierre Siméon.

retrouver ce média sur www.ina.fr
Un soir de l’an 2005, allant féliciter Fabrice Luchini dans sa loge, nous avions trouvé celui-ci quelque peu angoissé. C’est que le lecteur flamboyant de Nietzsche et de La Fontaine attendait la visite de Laurent Terzieff. Bizarrement humble, il s’inquiétait de lui avoir plu. Entre les deux hommes, si différents par-delà leur égal amour des textes, le courant passa tout de suite, l’un partageant avec l’autre le souci d’être compris et une méfiance viscérale envers l’avant-gardisme et l’élitisme, ces deux mamelles sèches du théâtre. Moins d’un an plus tard, ils interprétèrent, ensemble et avec Caroline Sihol, Molly, de Brian Friel. Par la suite, évoquant la personnalité du bouillant comédien, Terzieff livra la clé de son propre engagement : « Fabrice a besoin de faire don de lui-même et ce don passe par le texte ».

Aujourd’hui qu’il a rejoint Pascale de Boysson, sa chère femme et compagne d’aventures, décédée en 2002, c’est par le don entier et rayonnant de soi-même, l’humilité souriante et l’extrême cohérence d’une vie offerte que Laurent Terzieff entre dans notre mémoire. Exemplaire et unique.

Réactions
  • 03/07/10 – Bonsoir Emmanuel,
    Je viens d’apprendre le décès de Laurent Terzieff, je me sens hyper triste! Comme un père qui part!
    Avec lui,un monde s’écroule,il passe la main…
    J’avais envie de me rapprocher de toi et de tous les camarades de L’assoc. et du théâtre!!!
    Je t’embrasse, toi et tous les camarades chaleureusement!

    Sophie Fontaine

“L’acteur et réalisateur Laurent Terzieff est mort”, article sur lemonde.fr (3/7/10)

“L’acteur et réalisateur Laurent Terzieff est mort”, article sur lemonde.fr (3/7/10)

“L’acteur et metteur en scène Laurent Terzieff est décédé”, article sur lci.tf1.fr (3/7/10)

“Laurent Terzieff avait la mystique du théâtre”, article de Jean-Pierre Léonardini sur humanite.fr (5/7/10)“Tonnerre d’applaudissements à l’église en dernier hommage à Laurent Terzieff”, article AFP sur vousnousils.fr (7/7/10)

“Laurent Terzieff l’homme-théâtre”, article sur parismatch.com (7/7/10)

“Entretien avec Laurent Terzieff par Laurence Liban sur lexpress.fr du 24 septembre 2009 sur rueduconservatoire.fr (25/9/10)

“Seul avec tous” livre posthume de Laurent Terzieff et Marie-Noëlle Tranchant sur rueduconservatoire.fr (15/11/10)

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