Face à la théâtralité omniprésente dans un champ politique majoritairement trompeur, la tentation est grande du repli sur soi où l’on cultive son jardin en se munissant d’œillères destinées à se protéger de la hideur ambiante. Réflexion faite, cela aussi est un leurre, surtout pour les gens de théâtre, comédiens et metteurs en scène, auteurs et costumiers, artistes et techniciens confondus dans le même ouvrage, au sein de l’élan proprement politique pour le coup, qui consiste à chaque fois récréer sinon le monde, du moins un monde, et ceci qu’elle que soit la vision que peut en avoir chacun ; le résultat collectif procédant inéluctablement, par la force des choses en somme, d’une prise de parti, d’un choix philosophique et ontologique éminemment singulier, irréductible, au fond, à tout acquiescement béat à l’ordre établi.
Je tiens que le théâtre demeure, ici, ailleurs et maintenant plus que jamais, le contrepoison essentiel à la longue marche entamée sous l’égide de «l’horreur économique », laquelle est en train de sacrément mutiler la Grèce où tout est justement né, de la tragédie à la farce en passant par la philosophie. N’est-ce pas le plus fatal des signes que l’absurdité mortifère du système frappe au cœur le sol où se jetèrent les bases d’une civilisation qu’on eut longtemps la faiblesse et l’orgueil de croire immortelle et qui donna le jour à Ulysse, Achille, Médée et Antigone, la liste n’est pas limitative, sans omettre Créon, dont le pouvoir de nos jours pourrait se compléter d’un parachute doré ?
C’est au nom de l’économie que les furieuses atteintes au statut de l’intermittence ont été portées dans notre pays. C’est au nom de l’économie que petit à petit disparaissent des théâtres, ou que sont supprimées les aides publiques à des associations culturelles à vocation civique. C’est au nom de l’économie que les compagnies indépendantes ont de plus en plus de mal à joindre les deux bouts de chandelle qui suffiront à peine à mettre sur pied le prochain spectacle, même après avoir sollicité plusieurs instances pour financer un monologue. Petit à petit voici rongé par les souris de la raison économique ce qui fit longtemps notre fierté, cette politique de décentralisation, certes non partout finalisée mais à qui l’on doit, du moins, de grandes réalisations artistiques et l’accroissement sensible du nombre des connaisseurs. « En attendant Godot », à présent, peut faire salle comble, tandis qu’au soir de sa création, six personnes sur dix quittaient la salle en faisant claquer leur fauteuil. Antoine Caubet, par exemple, peut aujourd’hui s’attaquer au premier chapitre de « Finnegans Wake », le roman génialement monstre de James Joyce longtemps considéré comme « illisible ». Le voici par la grâce du théâtre en train de conquérir la plus chaleureuse adhésion. « On peut faire théâtre de tout », nous a appris Vitez. C’est ainsi qu’on peut de nos jours s’attaquer aussi bien aux « Frères Karamazov » de Dostoïevski qu’à « l’Homme sans qualités » de Musil ou encore à « Au-dessous du volcan » de Malcolm Lowry comme aux dernières heures de Marilyn Monroe. Le théâtre a considérablement accru ses facultés de persuasion. Nous avons la chance qu’en France, et surtout à Paris, qui reste pour combien de temps un carrefour de créativité ?, tant de richesses soient à portée de main, ce qui ne veut pas dire que tous puissent y avoir accès, loin de là. C’est d’ailleurs pour cela qu’un système de financement public de la culture fut mis en route dans les années cinquante du siècle dernier, et cela correspondait à un vœu exprimé dès André Antoine et qui se perpétua avec Gémier, Jouvet, Vilar, etc.
Ces principes sont menacés. Il y a fort à parier qu’après les échéances électorales (pour l’instant on n’en dit mot pour éviter les pétitions d’artistes qui la foutent mal en campagne), on va annoncer dans notre domaine un régime d’économies drastiques, sous le prétexte qu’avec tellement de chômeurs qui ne vont pas au théâtre (lequel est par définition « élitiste », n’est-ce pas ?, reproche généralement dû à des gens au demeurant ignorants comme des vaches, qui de plus s’empiffrent) il serait indécent de maintenir de tels « privilèges ». N’est-ce pas cette thèse qui est scandaleusement obscène ? Par bonheur, le théâtre peut avoir lieu partout, dès même que se forme le cercle autour de l’acteur, mais ce n’est pas une raison pour en revenir aux origines de la clairière dans la forêt, d’autant que s’avance une génération d’acteurs surentraînés qui n’ont peur de rien, aptes à porter au plus vif les incarnations protéiformes d’un monde de plus en plus politiquement insupportable et esthétiquement bouleversant.

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.
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