À l’heure des coupes budgétaires et des replis identitaires, le metteur en scène Kheireddine Lardjam appelle le monde de la culture à sortir de la seule réaction pour redevenir une force agissante sur la scène politique.

À l’heure des coupes budgétaires et des replis identitaires, le metteur en scène Kheireddine Lardjam appelle le monde de la culture à sortir de la seule réaction pour redevenir une force agissante sur la scène politique.

Depuis plusieurs mois, le monde de la culture signe. Il signe des tribunes. Il signe des lettres ouvertes. Il signe des pétitions. Il signe des appels. Il signe des communiqués. Il signe des textes d’alerte. Il signe des textes d’indignation. Il signe des textes de soutien. Et pendant que nous signons, les budgets tombent. Pendant que nous signons, des saisons sont annulées. Pendant que nous signons, des compagnies disparaissent. Pendant que nous signons, des lieux ferment. Pendant que nous signons, des artistes quittent leur métier. Pendant que nous signons, la réalité avance plus vite que nos déclarations.
Il ne s’agit pas de nier l’utilité de ces textes. Ils témoignent. Ils alertent. Ils constituent une mémoire indispensable de ce qui est en train de se produire. Ils empêchent le silence total. Mais il faut regarder la situation en face : nous sommes devenus les spécialistes de la réaction. Chaque nouvelle coupe budgétaire produit sa tribune. Chaque fermeture produit sa pétition. Chaque attaque produit son communiqué. Chaque catastrophe produit son texte.
Et chaque texte arrive après la catastrophe. Nous réagissons. Nous commentons. Nous dénonçons. Nous attestons. Nous expliquons. Le service public de la culture n’a pas été fragilisé en une nuit. Les signaux étaient là. Les alertes existaient. Les fragilités étaient identifiées. Les offensives étaient visibles. Mais concrètement, quelle est notre action ? La crise actuelle révèle une faiblesse plus profonde : notre incapacité collective à construire une puissance politique à la hauteur de ce que nous prétendons défendre.
On ne construit pas un mouvement en additionnant des indignations. Alors oui, il faut continuer à témoigner. Il faut continuer à dire ce qui se passe. Mais nous ne pouvons plus croire que la multiplication des pétitions constitue une réponse suffisante. Le temps de l’alerte touche à sa limite. Nous savons. Les chiffres sont connus. Les conséquences sont visibles. Les dégâts sont identifiés. Les responsables sont nommés.
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La question n’est plus : « Comment alerter davantage ? » La question est : « Que faisons-nous maintenant ? » Comment redevenir une force avec laquelle il faut compter. L’histoire ne retient pas ceux qui avaient simplement raison. Elle retient ceux qui ont transformé leur lucidité en puissance collective. Le monde de la culture a suffisamment décrit le danger. Il a suffisamment analysé le désastre. Il a suffisamment signé.
La tâche qui s’ouvre devant lui est d’une autre nature. Il lui faut désormais passer de l’attestation à l’action. Du constat à l’organisation. De l’inquiétude au rapport de force. Car il existe toujours un moment où signer ne suffit plus. Et ce moment, peut-être, est déjà derrière nous.
Nous devrions peut-être regarder ce qui s’est passé ailleurs lorsque les forces réactionnaires ont commencé à gagner du terrain. En Allemagne, après l’entrée de l’AfD au Bundestag en 2017, une partie importante du monde culturel a refusé de considérer cette progression comme un simple événement électoral parmi d’autres. Des théâtres, des musées, des centres culturels, des fondations, des artistes et des intellectuels ont compris qu’il se jouait quelque chose de plus profond.
Ils ont compris qu’une bataille culturelle était en cours. Et qu’ils ne pouvaient pas rester spectateurs. Ils n’ont pas simplement publié des tribunes indignées. Ils ont ouvert leurs portes. Ils ont transformé leurs institutions en espaces de débat démocratique. Ils ont organisé des centaines de rencontres publiques. Des forums citoyens. Des cycles de conférences. Des programmes artistiques consacrés aux questions de mémoire, d’identité, de migration, de nationalisme et de démocratie.
Ils ont considéré que leur mission ne consistait pas seulement à présenter des œuvres. Ils ont considéré que leur responsabilité consistait aussi à permettre à une société de penser ce qui lui arrivait. L’initiative « Die Vielen » – Les Nombreux – a rassemblé des centaines d’institutions culturelles autour d’un engagement commun contre le nationalisme, le racisme et les atteintes aux libertés démocratiques.
Des théâtres municipaux aux grandes institutions nationales, des lieux prestigieux aux structures indépendantes, tous affirmaient une chose simple : la culture n’est pas neutre lorsqu’il s’agit de défendre les conditions mêmes de la démocratie. Ce qui frappe dans cette expérience n’est pas seulement son ampleur. C’est sa conception du rôle de la culture.
Personne n’attendait des artistes qu’ils deviennent des candidats. Personne ne leur demandait de se substituer aux partis politiques. Mais chacun reconnaissait que les lieux culturels pouvaient devenir des lieux de résistance civique. Des lieux de rencontre. Des lieux de réflexion. Des lieux de mobilisation. Des lieux où se construit une conscience collective.
La question mérite aujourd’hui d’être posée en France. À quoi servent nos théâtres lorsque les idées d’exclusion progressent ? À quoi servent nos maisons de la culture lorsque les discours de haine se banalisent ? À quoi servent nos institutions si elles demeurent silencieuses au moment où les fondements mêmes de leur existence sont contestés ?
Nous avons hérité d’un réseau exceptionnel de lieux culturels. Des centaines de théâtres. Des milliers de bibliothèques. Des centres dramatiques. Des scènes nationales. Des centres chorégraphiques. Des musées. Des écoles d’art. Aucun autre pays au monde ne dispose d’un maillage territorial aussi dense. Mais que faisons-nous de cette force ?
Imaginons un instant ce qui pourrait advenir si ce réseau décidait de se mettre en mouvement. Si pendant plusieurs mois, partout sur le territoire, les théâtres consacraient une partie de leur activité à organiser des assemblées citoyennes. Si les lieux culturels devenaient des lieux permanents de délibération démocratique. Non pas à la marge de leur projet. Au cœur de leur projet.
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Bientôt s’ouvrira le Festival d’Avignon. Comme chaque année, des milliers d’artistes, de techniciens, de directeurs de lieux, de responsables culturels, de syndicats, d’élus et de citoyens s’y retrouveront. Rarement, dans notre secteur, autant de forces vives se trouvent réunies au même endroit et au même moment. Nous faisons souvent d’Avignon le lieu des rencontres, des débats, des prises de parole, des diagnostics partagés.
Et si cette année nous décidions d’en faire davantage ? Et si Avignon devenait non seulement le lieu où l’on constate les dégâts, mais aussi celui où l’on construit les réponses ? Non pas un rendez-vous supplémentaire. Non pas une tribune de plus. Mais un point de départ. Pour construire des objectifs communs. Pour élaborer des stratégies collectives pour la rentrée prochaine. Pour préparer la riposte. Contre le Rassemblement national. Contre les coupes budgétaires. Contre les censures. Contre les attaques visant les artistes.
Bien sûr qu’il faut s’opposer. Mais une société ne se mobilise pas seulement contre un danger. Elle se mobilise pour un horizon. Nous devons retrouver la force de dire ce que nous voulons. Nous voulons une République qui fasse réellement vivre sa devise : liberté, égalité, fraternité.
La liberté de créer sans pression idéologique, sans dépendance économique, sans peur des représailles politiques. L’égalité d’accès aux œuvres, aux savoirs, aux pratiques artistiques, sur l’ensemble du territoire. La fraternité comme projet collectif, comme refus de l’abandon social, du mépris de classe et de la désignation permanente de boucs émissaires.
Nous voulons un autre choix budgétaire. Car un budget n’est jamais neutre. Chaque coupe est un choix. Chaque abandon est un choix. Chaque fermeture est un choix. Mais investir dans la culture est aussi un choix. Investir dans les bibliothèques plutôt que dans les murs de la peur. Investir dans l’éducation populaire plutôt que dans les discours de stigmatisation. Investir dans la création plutôt que dans le ressentiment. Investir dans l’intelligence collective plutôt que dans l’exploitation des colères.
Nous voulons une puissance publique qui protège celles et ceux qui créent. Des artistes qui puissent vivre de leur travail. Des compagnies qui puissent se projeter dans le temps long. Des équipes qui ne soient plus condamnées à la précarité permanente. Des lieux qui ne passent plus leur énergie à survivre mais à inventer.
Nous voulons des garanties réelles d’indépendance artistique. Parce que la création n’est pas un outil de communication politique. Parce qu’aucun élu ne devrait pouvoir décider de ce qui mérite ou non d’être montré. Parce que la liberté de création est une condition de la démocratie elle-même. Nous voulons remettre l’éducation populaire au cœur du projet culturel.
Nous devons cesser de penser la culture comme un secteur parmi d’autres. La culture n’est pas une dépense. La culture est une infrastructure démocratique. Au même titre que l’école, l’hôpital ou les transports. Car une démocratie ne tient pas seulement grâce à ses institutions. Elle tient grâce à la capacité des citoyens à comprendre le monde, à exercer leur esprit critique, à débattre, à imaginer un avenir commun.
C’est pourquoi notre réponse à l’offensive réactionnaire ne peut pas être seulement défensive. Nous devons porter un projet de reconquête culturelle. Un projet fondé sur une idée simple : l’émancipation humaine doit redevenir l’objectif central de la politique culturelle.
Cela suppose d’abord de garantir à chacun un véritable droit à la culture. Pas un droit théorique. Un droit réel. Concrètement, cela signifie que chaque enfant devrait rencontrer des artistes tout au long de sa scolarité. Que chaque établissement scolaire devrait être associé à des théâtres, des bibliothèques, des musées, des cinémas, des lieux de création. Que l’éducation artistique et culturelle ne soit plus un supplément d’âme dépendant des territoires ou des budgets disponibles mais une mission fondamentale de la République.
Notre histoire nous montre le chemin. Le Front populaire ne s’est pas contenté d’améliorer les salaires et les congés payés. Il a ouvert un immense mouvement de démocratisation culturelle. Développement des auberges de jeunesse. Essor des mouvements d’éducation populaire. Soutien aux maisons de la culture et aux bibliothèques. Développement des pratiques amateurs. Accès élargi aux vacances, aux loisirs, au sport et à la culture.
L’idée était simple et révolutionnaire : le temps libéré devait devenir un temps d’émancipation. Après 1981, la même ambition a ressurgi. Les États généraux de la culture ont porté l’idée que la création, la diffusion des œuvres et l’accès du plus grand nombre à la culture constituaient des missions fondamentales de la puissance publique. Des milliers d’artistes, d’associations, de lieux et de citoyens se sont alors sentis partie prenante d’un projet commun.
C’est cet élan qu’il nous faut retrouver. Non par nostalgie. Parce qu’il répond à une urgence contemporaine. Face à ceux qui veulent rétrécir les imaginaires, nous devons les élargir. Face à ceux qui divisent, nous devons rassembler. Face à ceux qui instrumentalisent la peur, nous devons produire du commun. Face à ceux qui veulent transformer la culture en variable d’ajustement budgétaire, nous devons réaffirmer qu’elle constitue l’un des fondements de la République.
Nous avons besoin d’une contre-offensive culturelle républicaine et populaire. Une contre-offensive qui ne se contente pas de protéger l’existant mais qui propose une nouvelle conquête démocratique. Comme en 1936. Comme à la Libération. Comme au début des années 1980. L’heure est venue de reconstruire un imaginaire collectif, un rapport de force démocratique et une ambition culturelle à la hauteur des menaces qui nous font face.
L’heure est venue non seulement de résister, mais de reconquérir.
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