Le mot de Gilles Costaz
Patrick Massiah nous conte qu’il « n’a jamais été heureux en amour » avec un tel bonheur d’écriture et de langage qu’on félicite la destinée de lui avoir procuré tant de peines ! En réalité, le titre – on l’a deviné – est une façon d’habiller la vie de rires et de masques rieurs comme sait le faire tout vrai méditerranéen. Massiah vient du Maroc et de Nice. Avec lui, les couleurs de la vie scintillent et le coeur bat les chamades de l’amour, de l’amitié et des envols en famille dans un tempo qui ignore les pleurs. Plusieurs mondes, plusieurs époques défilent en accéléré : le théâtre depuis les temps débutants jusqu’aux tumultueuses années professionnelles, les femmes qu’on aime pour la vie et qui disparaissent, celles qu’on sait aimer et celles que l’on ne sait pas aimer, les nombreuses personnes qui vous touchent dans le tourbillon de la vie des jours et des nuits, les échecs qui font mal, les réussites qui ne vous guérissent pas de
vos fragilités, les chansons qui rythment la société et notre for intérieur changeants comme les feuilles du calendrier… Le grave et le drôle, le secret et l’ostentatoire, la mise à nu et le travestissement du jeu, Patrick Massiah les brasse dans un abondant jeu de cartes qui a du style. Le style d’un comédien chez qui l’art des mots est d’une même gaieté profonde sur la page et sur la scène.
Le mot Hélène Kuttner
Patrick Massiah : l’enfance de l’art théâtral
Comment survivre quand on s’est senti abandonné à trois ans par sa mère, à cinq ans par ses grands-parents, et à huit ans par sa première amoureuse ?
Parti du Maroc avec les siens pour s’installer à Montpellier chez ses grands parents maternels, Patrick Massiah voit repartir ses parents à Nice le temps de s’organiser. Il les rejoindra deux ans plus tard en intégrant l’école primaire.
De ses exils successifs vécus comme des déchirures à l’âge où l’enfant se construit affectivement, ce Bon petit diable d’une Comtesse de Ségur, qui aurait pris ses quartiers dans la Nice cosmopolite et haute en couleurs des années 1960 parmi les généreux et cocasses Valeureux d’Albert Cohen, tricote une jeunesse dont le fil rouge est l’amour et les filles. Exilé, fils d’un immigré juif marocain et d’une mère convertie au judaïsme, mais plus juive que toutes les « mères juives », le jeune Patrick se doit d’exister sous cette double tutelle qui l’enjoint, comme le jeune Romain Gary dans cette même ville, à réussir au prix d’une éducation d’excellence. L’école, ce théâtre de la vie qui débouche sur le collège puis le lycée, sera le monde où la parole, musique de la passion et du désir, devra batailler avec le silence des larmes et de l’amertume.
Il faut plaire pour exister, séduire les filles, pour enfin être en paix avec soi-même.
Adolescent façonné en détails par sa mère, en quête de reconnaissance à l’âge où les fils de bonne famille travaillent leurs muscles et paradent en scooter rutilant au bord de la Grande Bleue, Patrick Massiah se vit différent, écorché, excessif, trop sensible ou trop amoureux, des mots et des filles.
Le théâtre, qui conjugue l’expression des mots et du corps, sera pour le jeune homme une révélation existentielle que la rencontre avec un maître, Julien Bertheau, l’un des acteurs préférés de Luis Buñuel et l’inoubliable Napoléon de Christian Jacque, confortera dans sa vocation. Mais une autre déchirure, un terrible accident de la route, suspendra encore une fois sa tentative d’entrer au Conservatoire National d’Art Dramatique, le Graal pour tout élève comédien. De ces traumatismes successifs, qui le feront à chaque fois renaître tel un Phénix de la mythologie antique, Patrick Massiah raconte comment, dans un texte à l’intimité brûlante, il rebondit, plus fort et plus lucide. Entouré par une galerie bienveillante de maîtres en littérature, en cinéma ou en théâtre, d’Ariane Mnouchkine à Fellini, en passant par Calderon ou Shakespeare, l’auteur se peint avec l’autodérision décapante d’un Woody Allen se rêvant « devenir le collant d’Ursula Andress », mêlant dans son écriture une sincérité attendrissante et un humour sans concession.
Preuve que ce texte, en forme d’opérette vénitienne qu’aurait signée Goldoni, ressemble étrangement à nos histoires d’exilés conscients ou inconscients, en perpétuelle quête d’amour.
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