M. L. : Est-ce la richesse du théâtre tout au long de ce siècle qui a incité les politiques à s’investir en faveur de cet art ?
R. A. : Pour une part peut-être, mais c’est surtout, je crois, sous l’influence d’une conviction qui a été à un certain moment très forte : celle que le théâtre est un art de société, susceptible par là même, d’exercer un rôle éminent dans la réflexion de la société sur elle-même. Il s’ensuit que le théâtre doit appartenir à tout le monde et accessible à tous, quelles que soient les contraintes géographiques (d’où la décentralisation) et financières (d’où des subventions apportées, en dernière analyse, au spectateur).
M. L. : Quel a été le moment le plus déterminant de la période ? Est-ce la décentralisation mise en place à partir de Jeanne Laurent ?
R. A. : La décentralisation, aujourd’hui géographiquement achevée, a été sans doute le mouvement le plus spectaculaire et le plus riche du siècle, dans sa seconde moitié surtout. Mais d’autres événements essentiels sont à prendre en compte aussi, par exemple : le théâtre du refus et de la dérision, qui prônait la destruction des éléments supposés constitutifs de la représentation (on peut suivre les avatars de ce mouvement de Jarry à Apollinaire et aux surréalistes, puis à sa très ample résurgence dans les années cinquante, à travers ce qu’on a appelé le théâtre de l’absurde, sans oublier le rôle essentiel joué par Antonin Artaud qui a secoué tout l’après-guerre et qui n’a pas fini d’agir aujourd’hui). Troisième recherche productive, enfin, inaugurée dès le premier quart du siècle et concernant l’acteur (en France, de Copeau à Jacques Lecoq en passant par Jouvet et Vitez), avec la redécouverte des ressources corporelles du comédien et l’exploitation de la matérialité de la scène, parallèlement à la théâtralisation de la danse.
M. L. : Face à cet élan considérable donné au Théâtre Public, aux théâtres subventionnés, le Théâtre Privé a dû lui aussi s’organiser. Comment s’équilibrent ces deux pôles de la vie théâtrale ?
R. A. : Chaque secteur du théâtre (dont le théâtre amateur, qu’il ne faut pas oublier) fonctionne selon une logique, voire une idéologie qui lui est propre. Essentiellement parisien, fondé sur le succès, sur une nécessaire connivence avec le public et sur une considération particulière portée aux lois de l’offre et de la demande, le Théâtre Privé peut s’enorgueillir d’avoir joué un rôle essentiel dans la découverte et le montage des auteurs contemporains tout au long du siècle. S’il est aidé lui aussi par l’Etat et la Ville, ce n’est pas nominalement, théâtre par théâtre, mais collectivement, pour son fonctionnement global et pour la conservation de ses salles. Les aides sont décidées et réparties par la profession au sein d’un « fonds de soutien ». Le Théâtre Public, lui, se veut lié à la cité, en étant partie prenante de ses débats, des luttes et des changements qui la traversent, etc… Il est largement soustrait (à ses débuts, surtout) aux aléas de l’offre et de la demande, pour se poser en témoin, par sa manière même d’exercer l’art du théâtre, du mouvement du monde.
M. L. : Où en est, dans le Théâtre Public, la contestation que prônait Jean Vilar, quitte à en être lui-même victime ?
R. A. : C’est une question qu’il est difficile d’aborder en trois mots. Ce qui est certain, c’est que le théâtre politique connaît un vrai déclin depuis une vingtaine d’années, pour des raisons évidentes qui concernent la société tout entière.
M. L. : Peut-on parler aujourd’hui d’un théâtre d’avant–garde, d’un théâtre expérimental, de nouveaux créateurs ?
R. A. : Ce qu’on peut appeler théâtre expérimental tient aujourd’hui une place importante dans l’univers du spectacle en France et à l’étranger, en étroite hybridation avec la peinture, la sculpture et la danse, comme à travers le genre privilégié des « installations », en explorant les ressources du mouvement et de l’espace. Plus généralement, on peut noter qu’il y a désormais des échanges et des interpénétrations notoires entre les « arts-frères », théâtre, danse, cirque, marionnettes, mime : que cela redéfinisse la place du texte sur la scène, c’est évident, encore qu’il soit tout à fait clair aussi qu’il l’élimine rarement. Dans le sillage de Robert Wilson, Pina Bausch, Kantor et quelques autres, une autre manière d’occuper le plateau s’impose chez de nombreux artistes, pour qui l’essentiel se passe sur la scène et dans le mouvement des objets et des corps, plutôt que dans le drame et ce qu’il charrie d’éléments narratifs. Quelques noms, parmi beaucoup d’autres ? Philippe Genty, James Thierrée, Claire Heggen ou, dans un registre plus politique, Dominique Houdart. Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une avant-garde. Je parlerais plutôt des signes épars d’une mutation (qu’on peut relever tout aussi bien dans la danse dans la marionnette ou dans les arts du cirque, chacun pour sa part), avec cette particularité que cette théâtralité nouvelle cohabite avec la dramaturgie qui est en usage depuis si longtemps en Occident, devant des publics qui ne cessent de se diversifier eux- mêmes. L’avenir reste ouvert. Il ne sera fait ni par les théoriciens ni par les critiques, mais il résultera, pas à pas, de la rencontre des acteurs avec le public. Le théâtre, rappelons-le, c’est étymologiquement le lieu où l’on regarde, c’est-à-dire très précisément un espace fait d’images, de gestes et de mots qui ne se met à exister qu’à l’instant où il est vu et refaçonné par l’oeil des spectateurs. Éphémère, oui, il évolue et il change en lente concomitance avec les changements du monde, qu’il s’agisse de l’histoire qui se fabrique sans relâche ou de l’intime des êtres qui, le temps passant, se fait de plus en plus insaisissable à l’oeil nu.
M. L. : Quels sont vos souhaits pour 2012 ?
R. A. : Impossible d’en dire davantage et, encore moins, de vaticiner sur le futur, mais on peut souhaiter, pour 2012 et la suite, que le public continue à apporter son aval à cette machine à métamorphose qu’est l’art du théâtre et à lui prêter, par là, une force et une présence qui, nous le savons, sont essentielles dans la vie de la société…

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.
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