L’héritage
Le théâtre actuel est pris dans une manière de paradoxe : il n’a jamais été aussi vivant. Les comités de lectures croulent sous les tapuscrits, les écoles de comédiens se multiplient, les compagnies professionnelles foisonnent et rivalisent d’expériences (plus de quarante dans la seule ville de Saint-Etienne), et son existence paraît menacée, sa spécificité mal comprise en haut lieu. La rue du Conservatoire est encombrée et l’on peut craindre qu’elle ne soit en impasse.
Retour amont, en vue cavalière : le Musée des Beaux arts de Lyon a organisé une exposition avec un titre emprunté au peintre Barnet Newmann « Repartir à zéro », ce point zéro, ce nouveau départ, étant situé dans l’immédiat après guerre, en 45, après Hiroshima et la découverte des camps de concentration. La formule peut s’appliquer aussi au théâtre. La guerre finie, il a connu un vrai recommencement. Le début d’une histoire dont le théâtre actuel, à distance de deux générations, hérite. Il en hérite de deux modèles très actifs entre lesquels il hésite ou plutôt, dans la mesure où les circonstances le lui permettent, se trouve en tension.
Il y a d’abord eu comme un printemps. En province grâce à Jeanne Laurent la Décentralisation, En Avignon le festival. Un terrain et un moment favorables : le temps d’un militantisme collectif, d’une confiance partagée dans les vertus de la représentation théâtrale. D’une alliance à l’horizon des attentes et des efforts entre les deux termes alors pris dans leur plein sens de Culture et de Peuple. D’un théâtre qui porte au partage d’une exaltation humaniste, aux accents messianiques, par le choix d’un répertoire héroïque. On retrouvait ce qui avait présidé aux cérémonies anciennes: une foi dans une idée motrice, haute, qui d’abord avait été politique (au sens premier du terme : fondatrice du sentiment d’appartenance à une Cité chez les grecs) puis religieuse (au Moyen age). Ces années d’immédiat après-guerre célébraient les valeurs retrouvées d’un humanisme vibrant de confiance. Les pionniers de la décentralisation voyaient dans la représentation un cérémonial capable d’enflammer, par aimantation sensible, en dépit des barrières sociologiques, le public le plus large, „populaire“. au sens plein du mot. Ce fut aussi le temps des enthousiasmes et des controverses autour de l’œuvre de Brecht (Mère courage avec le Berliner en 1953, le Cercle de craie par la Comédie de Saint-Etienne en 1956). Sartre revisite les mythes et plaide pour un théâtre de situations qui, à l’image de la grande tragédie antique, aura pour ressort principal la liberté humaine.
Deuxième génération. L’ère du soupçon. Le théâtre n’est plus ce médium souverain des années cinquante, il est pris dans la crise de réflexion, de retour critique qui gagne toutes les expressions. L’illusion, l’utopie, la merveilleuse utopie tenait à ce que le théâtre paraissait capable d‘effacer la distance sociale, la coupure que suppose la notion de culture. Désormais tout porte la scène à devenir moins le lieu d’un culte que le laboratoire d’une œuvre de culture. Le théâtre se réfléchit (Tardieu, Ionesco), doute de lui, s’applique à décevoir les illusions humanistes (Beckett) ou procède à des relectures savantes du répertoire, éclairées par les analyses qui foisonnent dans le champ des sciences humaines. Il pense ses pouvoirs et ses limites, se réfléchit, s’analyse, se célébre ou se déchire. Met en scène, ou en pièces, ses procédés. Métathéâtre, auto célébration narcissique, autophagie complaisante. Comme le roman qui s’invente ou se baptise „nouveau“.
Aujourd’hui, le texte peut rester le même, le contexte est tout autre. Le théâtre qui a vécu l’effervescence théorique des années soixante-dix quatre-vingt, se trouve pris dans la concurrence de technologies qui transforment radicalement les moyens et les effets des représentations collectives. Les médias de masse lui font une part petite et une fonction problématique : survivance à terme condamnée ou nécessaire contre poids, lieu d’autant plus sacré que s’y pratiquent des exercices de réflexion simultanément à distance (en différé) et en présence (spectacle vivant) ? Le théâtre doit se défendre contre l’esprit désormais dominant: on l’incite dans les plus hautes instances à faire sienne la logique du marché, du marketing, à proposer des produits rentables, commercialisables. L’idée (l’idéologie) étant qu’il n’ait de valeur que d’échange et de qualité que d’immédiate communication, que tout est réductible en terme de marchandise, pourquoi donner du temps à des œuvres non rentables et qui appellent à réfléchir ? On ne connaît ni Molière ni Lagarce sur TF1. La culture devenue industrie culturelle, le spectacle vivant deviendrait produit culturel soumis comme tout autre à la loi du marché.
Schématiquement on peut distinguer dans cette histoire les trois temps d’une évolution plus générale. D’abord un rêve de communion (participation à une manière de culte), ensuite une exigence de culture, enfin une possible sujétion à la loi du marché et le risque d’une conversion de l’œuvre de culture en objet culturel; la pièce de théâtre rangée dans les vitrines du grand marché du spectacle et classée à l’audimat au même titre que les autres productions“, l’entrée spectaculaire du théâtre sur TF1, avec Bernard Tapie. La littérature oubliée au profit du commerce des livres, le théâtre au profit du spectacle. Le théâtre aujourd’hui ne peut ni tout à fait oublier les conditions actuelles (pour les tordre, les détourner ou les contester) ni refuser le double héritage qui lui fait une histoire. Il vit de la mise en tension de ces influences contradictoires.

par Martine LOGIER, responsable des cartes blanches.
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